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jeudi 14 février 2013

Lundi 11 février 2013. 8h30.

Il y a deux cent dix ans aujourd’hui mourait Jean-François de la Harpe. Mon étrange compagnon du XVIIIe siècle. Je pense à lui. Relu ce que j’avais écrit dans Le premier pas suffit : Le temps est en suspend. Pause respiratoire. Tu demandes qu’on récite la prière des agonisants. La litanie des saints. Ta main se lève à peine. À qui fais-tu un signe ? Jeannette sur ton front passe un linge mouillé. Ta voix dans un soupir. Timidement, elle répète à ces messieurs ce que tu as murmuré. « C’est consolant et beau. » Les voilà qui s’approchent contre le bois du lit. On dirait une gravure. Chambre du moribond. Mieux : Les derniers adieux. Tu essaies de sourire. La vie c’est du théâtre. Ou de la poésie. Sinon c’est impossible. Tu reniflais tes larmes dans la rue Saint-Victor. Tu n’avais pas dix ans et ton père était mort. Le froid de février s’insinue sous la porte. Tu ne peux plus bouger. « Et vous ma mère, vous, venez fermer mes yeux. » Encore Mélanie. Un filet de salive glisse au coin de ta bouche. Vendredi 11 février 1803. Sept heures du matin. Rideau. « C’est sans retour. »

lundi 11 février 2013

Dimanche 10 février 2013. 23h50.

Il pleut toujours. Une grosse flaque s’est creusée devant la barrière et l’eau ruisselle dans le chemin. Nous avons profité d’une vague éclaircie pour porter à Georgette le gâteau à l’orange et les crèmes aux œufs qu’Amélie lui prépare chaque semaine. Un verre de vin blanc ? De sa fenêtre, on aperçoit la maison des Anglais aux volets fermés, l’ancienne boucherie Vadaine. Sur le toit une impressionnante colonie de pigeons. Au moins une trentaine. Et davantage posés au faîte de l’église. Qu’est-ce qui vaut ce rassemblement ? Nous avons filé entre les gouttes. A vendredi ! Le village est désert. Remis une bûche au feu en arrivant. Jean-Pascal est passé après le déjeuner. Cela fait un bon mois qu’il n’était pas venu à Carolles. Chez lui, début janvier, tout le monde a attrapé une sale grippe qui a duré très longtemps. Agathe ne s’en est d’ailleurs toujours pas remise complètement. Elle traîne une longue fatigue qui ne passe pas et n’a pas pu reprendre tous ses cours. Pas d’appétit non plus. Elle ne revient pas. Jean-Pascal est inquiet... Rangé la maison. Rassemblé les affaires. Monique et Jean-Marie sont venus nous chercher pour nous conduire à la gare de Folligny. Dans le train, quelques carnavaliers de Granville : une panthère, deux souris, un clown trempé. Voyage interminable. Pas de pluie à Paris (il paraît qu'il avait neigé dans l'après-midi), mais un vent froid, humide qui soufflait du boulevard Pasteur à la place de Catalogne. Plus de bus. Nous sommes rentrés à pied.

dimanche 10 février 2013

Samedi 9 février 2013. 21h20.

J’ai reçu au courrier deux nouvelles écharpes anglaises. De ces longues écharpes de collège avec des bandes de couleurs vives. Je suis maintenant à la tête de toute une collection. Je voulais en rapporter une de notre voyage à Londres un peu avant Noël. Mais là-bas, rien à faire pour en trouver. Boutique après boutique, je commençais à désespérer. Mais tu cherches quoi au juste ?, m’avait demandé Amélie. J’étais en train de me lancer dans une énième explication quand, devant une vitrine de Savile Row, j’ai aperçu une jeune fille toute emmitouflée. Regarde, c’est ça, c’est ça ! - I beg your pardon, miss, but where did you buy your scarf ? Bon, c’était celle de son école et quant à en acheter… You should try on the net. Nous sommes rentrés en France, mais l’idée ne m’a pas quitté. En fait, il s’agit d’une histoire très ancienne. Au collège Saint-Vincent, à Senlis, lorsque j’étais en classe de quatrième, c’était la mode, le nec plus ultra. Ils étaient un certain nombre à se pavaner avec. L’élite, quoi. D’où les tenaient-ils ?, grand Dieu, je ne sais pas. Mais nous autres, tous les autres, nous n’avions guère de moyen d’entrer en compétition. Tout au plus nous affublions-nous de cache-nez rayés. Rien à voir. Nous étions ridicules. Des « péqs » comme ils disaient (comprendre péquenots). Il m’en est resté un sentiment d’envie et de honte. D’autant que je les connaissais bien ces écharpes, de mes étés d'avant chez Mr. et Mrs. Palmer en Angleterre, des après-midis sur le green à Chigwell, des balades à Cambridge. Les années ont filé, mais je n’ai jamais vraiment oublié. Va savoir pourquoi. You should try on the net. J’ai écouté le conseil de la jeune fille de Savile Row. Avec ces deux-là, tu en as au moins douze maintenant, a ri Amélie. Tu ne pense pas arrêter ? Il m’en reste au moins une que j’ai pistée sur un site de vente : Rare University of Cambridge 1940s dark purple & dark pink college scarf. Celle-la encore. Après, on dira que mon enfance aura été vengée. Fait un saut chez Georgette. Parlé du temps. Celui qu’il fait et celui qui passe. Il pleut sans discontinuer et son moral n’est pas au grand beau fixe. C’est surtout au moment de se coucher. Il y a tout qui revient, tu sais. Oh oui, je comprends bien. Il s’en bouscule des gens, des moments, des mots, des paysages. Des histoires pas finies. Des phrases en suspens. Nous avons été porter la Twingo au garage de Fabien, à Pontaubault. Il y a des mois que je dois refaire la distribution, les freins, changer les pneus avant. Essentielle petite voiture. Il ne faudrait pas qu’elle tombe en panne. Ma mère l’avait achetée en 2000. Ce sera ma dernière, avait elle dit. Quatre 4L, deux R5 et celle-ci… Nous sommes rentrés à Carolles avec le père de Fabien. Les réparations seront achevées pour le week-end prochain.

Samedi 9 février 2013. 10h30.

C’est la sainte Apolline aujourd’hui. J'ai envoyé un message pour ma filleule à Mexico... Pas trop voulu me souvenir de la vierge d’Alexandrie martyrisée du temps de l’empereur Dèce. J’ai préféré rappeler que son prénom venait d'Apollon, le dieu grec de la poésie, du chant et de la musique. Dieu solaire des purifications et des guérisons aussi. Et apporter mon offrande, la plus douce, aux pieds de cette petite Déesse.

samedi 9 février 2013

Vendredi 8 février 2013. 23h45.

Nous nous sommes réveillés tard. Marché à Jullouville. N’allez pas à Granville demain avec ce carnaval !, a prévenu Georgette. Elle nous a dicté sa liste de courses. Un peu de poisson, des légumes pour faire du bouillon. En ce moment, je n’ai pas envie de grand chose. Déjeuné d’une belle tranche de faux-filet. J’ai travaillé l’après-midi au jardin. Derrière, les perce-neige sont sortis. Et deux jonquilles aussi ont fleuri près du frêne. Quand donc va passer l’élagueur ? J’ai ramassé les feuilles mortes collées à l’herbe, balayé la terrasse. Nettoyé la grande plate-bande aux narcisses. J’ai continué jusqu’au sombre, ce chien-loup, le moment où, disait ma mère, on ne distingue plus un fil noir d’un fil blanc. Nous avions invité Monique et Jean-Marie. J’avais cuisiné un « oursin granvillais », arrosé de vin blanc, au four, avec une fondue d’échalotes et de tomates. C’était bon, mais sans plus. J’étais un peu déçu. Bu pas mal de Domaine de Ségonzac, une première-côte-de-blaye 2008. Et bavardé... longtemps.

Jeudi 7 février 2013. 22h40.

Les manèges ont envahi la place de la gare. Vilaine période que celle du carnaval. Nous avions garé la voiture dans la rue Couraye, mais dimanche prochain ce ne sera plus possible. D’ailleurs, on ne pourra même plus accéder à Granville. L’année dernière la circulation était bloquée dès la route de la crète. Il avait fallu aller chercher le train à Folligny. Retrouvé le jardin trempé de pluie. La cour en boue. La maison froide. Amélie a fait un feu. Je prépare à dîner ?

Jeudi 7 février 2013. 16h00.

Les jours allongent. Oh, ce n’est presque rien, mais je m’en suis aperçu ce matin. Tous les jeudis, je pars tôt pour la fac. Je suis rue Daguerre à peine passé sept heures un quart. Ce sont encore les livraisons. Les portes des camions frigorifiques ouvertes en grand avec les quartiers de bœuf pendant aux crochets, les palettes s’entassant devant le Franprix. Les fruitiers et le poissonnier installent leurs étals. Premiers clients à la boulangerie. Ca vit. Je suis dans les dernières minutes de cette aristocratie des gens debout de bonne heure. Aujourd’hui le ciel avait laché la nuit noire. Il était juste encore foncé, couleur d’encre bleue, éclairé du dedans, avec les nuages qui filaient comme des ombres chinoises. Le temps du trajet en métro, Denfert - Place d’Italie – changement – Censier, et je savais qu'il ferait jour. Vraiment. Enchaîné mes quatre heures de cours avec les étudiants. Questionnaire d’actualité : le dernier sondage sur le Front national, l’assassinat de Chokri Belaïd à Tunis, l’autobiographie de Johnny Hallyday, le grand prix du festival d’Angoulême, David Beckham faisant de la pub pour les slips H&M. Et puis leur parler de culture générale et d'associations d’idées. Du message essentiel, de l'attaque, de la chute et du fameux plan en pyramide inversée. Pas le temps de passer chez Caractères. J’ai déjeuné avec Amélie au Pré Verre. Les propriétaires viennent de changer mais la cuisine reste la même. Au menu, terrine de carottes et langue de bœuf. J’ai échangé de justesse contre salade verte et bavette poêlée. Rentré mettre un peu d’ordre à la maison. Florence a appelé pour le prochain numéro du Monde. Tu aurais un 3500 signes à me proposer ? – Rodolfo Walsh ? Les métiers terrestres, ses nouvelles parues chez Lux... Bon, je vais avoir du travail pour la fin de semaine.

Mercredi 6 février 2013. 22H20.

Virginie nous a envoyé des photos des filles prises le week-end dernier à Ixtapan. Apolline, écrit-elle, est évidemment celle qui change le plus en ce moment. Oui, elle grandit vraiment. Quinze mois. Mais ce qui m’impressionne davantage, alors que nous ne les avons pas vues depuis l’été dernier, c’est de se rendre compte, d’une série de clichés à une autre, à quel point les trois autres (six, huit et douze ans, si je compte à peu près les dates anniversaires) se transforment. Mieux : se métamorphosent… Surtout Camille. J’en retenais mon souffle en regardant. Quelle étrange passage de l’enfance à la jeunesse. Quel bouleversement. J’ai préparé mes cours pour demain à Censier. J’ai de nouveaux étudiants ce second semestre. A part deux ou trois qui ont tenu, malgré les injonctions de l’administration, à rester avec moi. Ca me touche vraiment, mais j’ai peur qu’ils s’ennuient. Pendant quelques séances, je vais recommencer à peu de choses près le même enseignement. Je vais réfléchir à ce que je peux leur proposer pour qu’ils ne perdent pas leur temps. Préparé le dîner. Ce mercredi, Amélie rentrait tard d'un rendez-vous vers la République. Je voulais faire des jacket potatoes avec de la crème, du munster fondu et des lardons, mais en cours de cuisson, mes grosses pommes de terre se sont effondrées lamentablement. Cela a fini en gratin avec une salade de mesclun.

mercredi 6 février 2013

Mardi 5 février 2013. 19h30.

J’ai écrit un petit papier pour Le Monde sur Le temps de la Passion, le deuxième roman de Francesca Kay. La chronique bouleversée d’une Semaine sainte dans une paroisse catholique du sud de Londres. En nettoyant un grand crucifix en plâtre, Mary-Margaret, une jeune fille un peu simplette, confite en dévotions, a l’impression qu’un sang bien réel coule des plaies du Christ. Tandis que des illuminés crient au prodige et que l’âme exaltée et fragile de Mary-Margaret vacille, se révèlent des personnages infiniment touchants confrontés à leurs espoirs, leurs craintes et leurs élans. Un livre des drames tout empli de délicatesse. Je me suis remis aux corrections du tome II des Œuvres complètes de Durocher. J’étais passé voir Nicole la semaine dernière. Pendant tout mon silence, elle m'a adressé des petits mots. Je m’inquiétais de toi, a-t-elle juste dit. Mais je t’attendais.

Lundi 4 février 2013. 23h50.

Amélie m’a accompagné à mon rendez-vous ce matin. Depuis le début de toute cette histoire, elle est là, sans cesse présente, précieuse. Essentielle. Elle m’arrache à mon noir cafard, à mes angoisses. Elle me rend à la vie, à la douceur des choses. C’est son amour qui me sauve. Je n’ose pas imaginer comment ce serait sans elle. Sur le chemin de l’hôpital, rue Charles-Fourier, nous avons croisé Claudine au moment où elle sortait de chez elle. On n’a pas osé compter, mais ça fait bien trois ans que nous ne nous sommes pas vus. Tiens-moi au courant. J’ai passé un long scanner, un peu pénible. Nouvelle consultation le 18 février. Le traitement commencera dès le lendemain. Tous les jours. J’avais annulé mon déjeuner avec Christine. Je suis rentré à la maison. J’ai appelé Marie pour la tenir au courant de tout cela. Nous avons parlé longtemps. Il faisait doux. J’ai marché dans Paris. La Bastille, la place des Vosges. Je me suis arrêté prendre un verre sous les arcades, à Ma Bourgogne. Rêvassé. Regardé les enfants jouer dans le square Louis XIII. J’avais visité avec Amélie il y a quelques semaines une exposition sur le spiritisme à la maison de Victor Hugo, de l’autre côté de la place. Dans une vitrine, on voyait la robe de mariée de Léopoldine. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps… Au Bazar de l’Hôtel-de-Ville, j’ai acheté pour Gabrielle un chien en peluche aux longues oreilles. Pris le taxi pour aller chez Marion et Jérôme. Retrouvé là-bas Claire et Emmanuel, visiblement ravis de leur séjour à Paris.

dimanche 3 février 2013

Dimanche 3 février. 20h20.

J’ai retrouvé le devis de l’élagueur. Il date de fin août. Je lui ai déjà téléphoné je ne sais combien de fois. Mais il doit toujours terminer un chantier. Et puis il y a la pluie, le vent, la neige. Je passe dans quinze jours. Promis. Depuis le temps… Je lui ai adressé un long message. Je commence à m’inquiéter. Un drôle d’avant-printemps agite le jardin. Le saule marsault est déjà en chatons. En bas du frêne les jonquilles et les jacinthes commencent à sortir. A ce rythme-là, les quelques mille oignons de chionodoxa sardensis que j'ai plantés au pied des épicéas ne devraient pas non plus tarder. Je n'aimerais pas que mes bulbes de printemps aient à souffrir du piétinement et de la chute des branches. Et aussi, j'ai laissé le jardin dans un état épouvantable, les plates-bandes rousses de fanures, les rosiers non taillés, la cour couverte d’un duvet moussu , partout des feuilles mortes. Je me disais qu’il serait toujours possible de démarrer le nettoyage à la fin des travaux. Nous avons passé un week-end paisible. Promenades lentes le long de la falaise. Je profite d’un soleil froid et vif. Je respire. Je me fais l’effet d’être convalescent. Mais c’est tout le contraire qui m’attend. Demain matin, j’ai rendez-vous pour un long examen à l’hôpital et d’ici une quinzaine je devrais débuter sept à huit semaines de traitement quotidien. J’ai pris la décision après consultation en janvier d’un autre chirurgien. Au marché de Granville, Amélie a acheté des saint-jacques et des praires, des huîtres, des homards. Nous les avons trimballés dans le train, bien au frais dans une glacière. Nous avions prévu de dîner ce soir chez Marion et Jérôme avec Claire et Emmanuel, venus passer quelques jours à Paris pour voir comme Gabrielle a grandi. Mais je ne me suis pas senti le courage. Amélie est allée seule embrasser ses parents. Comme ils sont encore là demain, ce n’est que partie remise. Oui, vraiment ce sera mieux demain.

Dimanche 3 février 2013. 15h00.

Trois mois et demi. Presqu’un automne entier et tout un pan d’hiver d’un bord à l’autre de l’année. Je me suis éteint. Recroquevillé. Plus un jour, plus une ligne. Je me suis juste efforcé de ne pas totalement sombrer. Et je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé. Fin octobre j’ai revu le chirurgien : les nouvelles n’étaient pas bonnes. Il faut attendre encore. - Attendre quoi ? - Qu’on voie quelque chose. Je ne me suis jamais senti à l’aise avec lui. Toujours à interpréter ses silences, ses soupirs. A chaque consultation ressortant un peu plus mal que je n’étais entré. Attendre… Alors, j’ai attendu. Sans bouger.

Lundi 15 octobre 2012. 23h50.

J’ai déjeuné avec Laurence dans ce restaurant niçois du XIe où nous étions déjà allés ensemble. A chaque fois, j’ai l’impression que nous rembobinons la pelote pour la dérouler avant, plus avant encore. Nous recommencerons plus tard. On en était où déjà ? – Je ne sais plus… Mes histoires de santé, les nouvelles de Jean-Marc, nos livres, le mien qui ne bouge pas, son prochain qui doit paraître aux Busclats, sa rupture avec Frédéric, Gaïa et Josepha, le Sud, les voyages. Nous parlons beaucoup. En fait nous ne nous racontons pas grand chose. On effleure, et c’est comme si l’autre avait tout compris. Il faudrait sans doute qu’on se voie davantage, mais finalement j’aime bien cette complicité de la retenue. Il faut prendre le temps... C’est ce qui nous rapproche. J’ai marché jusqu’à l’Arsenal. Pris un bus de l’autre côté du pont de Sully. Florence a téléphoné. Les papiers que je devrais écrire sur Viva la musica ! d’Andrés Caicedo, Le bruit des choses qui tombent de Juan Gabriel Vasquez et 35 morts de Sergio Alvarez vont être intégrés dans un « ensemble » au prétexte que plusieurs livres d’auteurs colombiens sont parus cette rentrée. Pas vraiment de lien entre tous ces textes, mais ça a l’air de ne gêner personne. Et il faudrait rédiger aussi assez vite un état de la littérature colombienne aujourd’hui. Une enquête… - Tu n’as pas le temps ? Tu ne connaîtrais pas quelqu’un qui pourrait s’en charger ? J’ai donné les coordonnées d’Ernesto Machler. Pas sûr qu’il soit contacté. Je suis las de tous ces bricolages. Je suis toujours demandeur, toujours en attente, m’agitant pour gratter les quelques centaines d’euros de mes fins de mois. Comme je suis fatigué…

(…)

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mardi 20 novembre 2012

Dimanche 14 octobre 2012. 23h00.

Comme prévu, nous avons laissé un des trois « oursins granvillais » à Jean-Pascal. Il doit le faire ausculter par Bellery, son boucher de Caen. L’idée est d’en améliorer la recette : déjà remplacer l’escalope de dinde qui l’entoure par du veau et imaginer d’autres ingrédients pour la farce. En bref, de quelque chose de bon, faire quelque chose de raffiné… Jean-Pascal est confiant. Bellery est un artiste, dit-il en riant. Passés embrasser Georgette. Bouclé les valises. Retour lent à Paris. Froid et nuiteux. En ce moment, le soir s’abat de plus en plus tôt, enveloppant les dimanches de départ d’une impalpable tristesse.

Samedi 13 octobre 2012. 22h10.

C’était les premières saint-jacques au marché de Granville. Enfin, nos premières saint-jacques. Nous devrions faire des vœux. Pour Martine, Jean-Pascal et Agathe qui venaient déjeuner, je les ai cuisinées aux lardons. C’est très simple et c’est très bon. Il faut juste faire revenir à sec une poignée de dés de lard de poitrine fumée dans une poêle, ajouter les noix de saint-jacques à la dernière minute. Poivrer beaucoup, saler à peine et lier à la crème. A la fin du repas, Agathe nous a imité les profs de sa classe de sixième. Petits travers, vieilles manies. Elle a du talent. Nous avons beaucoup ri. N’empêche, je me demande comment elle vit tout cela vraiment. Je garde profond en moi ce malaise de l’entrée au collège. Cette façon qu’il y avait de toujours devoir faire semblant. J’espère de tout cœur qu’elle ne se collette rien de semblable. Après-midi de rangement. J’ai relu des notes pour mon livre. Décidemment ça ne s’enclenche pas. Annick et Norbert sont venus à la maison nous livrer nos « oursins granvillais ». Vous resterez bien dîner ? Nous avions acheté des cèpes au marché ce matin et Jean-Pascal nous en avait apportés quelques-uns de sa dernière cueillette dans les bois de Saint-Michel-des-loups. Je les ai émincés. Amélie en a mis une partie au four juste posés sur un disque de pâte feuilletée. Et nous avons enchaîné avec une omelette. Tout le monde s’est régalé sauf Annick qui n’a touché à rien ou presque. Depuis que Norbert il y a quelques années s’est gravement intoxiqué avec des champignons, elle en a la terreur. Mais pas moyen non plus de lui faire accepter autre chose. D’ailleurs, je n’ai pas faim. Norbert, de son côté, avait visiblement oublié son accident micophage.

Vendredi 12 octobre 2012. 19h00.

Reçu un mot de Raphaëlle. J’ai enfin la commande ferme de mon papier sur Catherine Safonoff. Toujours pas de décision par contre pour celui sur les Œuvres complètes et les Lettres retrouvées de Radiguet. Je vais essayer, me dit-elle, de te donner une réponse pas trop tardive. Sainte patience. Mais va savoir pourquoi, je suis assez confiant. Nous sommes passés prendre la liste de courses de Georgette pour le marché de demain matin. Et rappportez du vin blanc aussi. Je ne peux même pas vous offrir à boire. Dans ma maison, je n’ai plus rien.

Jeudi 11 octobre 2012. 21h15.

Nous avons pris le train tôt dans l’après-midi. Deux semaines que je ne suis pas venu à Carolles. Pour Amélie cela fait presque un mois. A un moment il devient presque difficile de partir. Je me souviens du « proverbe » que Rohmer avait mis en exergue de ses Nuits de la pleine lune : Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd la raison. Nos trajets traînent des valises pleines du fatras qu’on croit indispensable. J’embarque des livres et j'éparpille du travail en retard qui s’entasse dans mon bureau avant de repartir en sens inverse. Toujours cette sensation ne pas se poser vraiment. On ne sait plus où l’on habite. A chaque fois, il semble qu’il faut, pour comprendre, passer une soirée, une nuit. Avoir un réveil. J’ai ratissé les feuilles mortes. Amélie a allumé un feu. Nous réapprivoisons les lieux.

Vendredi 12 octobre 2012. 12h30.

L’heure de « longe-côte » d’Amélie a tourné court. A peine était-elle dans l’eau que le ciel a viré au gris plomb. En une minute, une averse de grêle s’est abattue sur la plage suivie d’une pluie serrée que le vent poussait en rafales. Impossible de rester face à la mer. Je me suis retrouvé trempé. Nous sommes rentrés à la maison. Le comble c’est que le temps s’est remis au grand beau peu après. On y retourne ? Elle n’avait plus vraiment envie. Et moi non plus, à dire vrai.

lundi 22 octobre 2012

Mercredi 10 octobre 2012. 22h30.

J’ai acheté mon nouvel ordinateur sur internet. On me le livrera la semaine prochaine. C’est Mathieu qui m’a indiqué l’affaire. Je crois qu’il était temps. L’autre devenait de plus en plus défaillant. Il faut que me dépêche de sauvegarder mes textes et mes photos avant qu’une vraie panne ne l’emporte, évanouissant tout. J’ai préparé mes cours pour demain. Corrigé les travaux des étudiants. J’ai été chercher Amélie place Paul-Painlevé. Marie-Hélène Lafon faisait une lecture des Pays et d'Album juste à côté, dans le sous-sol de la librairie Compagnie. Nous sommes allés l’écouter. Il y avait là une quinzaine de personnes. Des lecteurs attentifs, religieux. Méritants aussi, j’ai trouvé, car le libraire n’avait rien fait pour que cette rencontre soit chaleureuse. Pas un verre à la fin pour rassembler les gens. Pour continuer ensemble la conversation. Pas un mot proche. Pas de joie simplement. Je me sentais gêné. J’ai été embrasser Marie-Hélène. J’avoue que je ne comprends pas bien. J’en connais, et beaucoup, des librairies à cœur ouvert, comme celle que tenait Mme Fiévet, à Senlis, dans mon enfance. Des librairies accueillantes, patientes. Vivantes. Où l’on aime l’amour des livres. Il en est d’autres, comme celle-ci, sèches d'indifférence, où aujourd'hui encore, seul, je n'ose pas entrer.

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