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lundi 23 septembre 2013

Dimanche 15 septembre 2013. 23h00.

Nous sommes rentrés. Je suis rentré. Il était temps. Cela ne servait à rien que je reste. Pendant ces longues semaines passées à Carolles, je n’ai pas écrit ou si peu que ça ne vaut pas la peine d’en parler. A chaque fois que j’entre dans le livre, j’ai l’impression de le faire par effraction. Et je n’ai pas une âme de cambrioleur. Ce serait plutôt l’inverse. La semaine dernière, j’étais sorti au soleil du jardin après déjeuner. Arraché quelques mauvaises herbes. Coupé des goussons sur les rosiers. Quand j’ai voulu rentrer, la porte était fermée à clé. J’ai cru que j’étais passé par la cour, par le cellier ou par la chambre, mais tout était verrouillé. J’ai fait le tour de la maison, cherché sans succès une fenêtre au moins entrebaillée. Je suis allé prendre le double du trousseau chez Mme Bassard. Rien à faire pour ouvrir. J’ai fini par appeler Thierry Giffard. Je suis enfermé dehors. – Comment avez-vous fait ? Il est arrivé une demi-heure plus tard. Je m’attendais, à ma grande honte, à ce qu’il règle le problème en trois coups de clanche. Mais lui non plus n’arrivait à rien. Il a dû entièrement démonter la porte du cellier. Une heure de travail. Heureusement que vous n’aviez pas mis la barre… Parvenus à la porte, il y avait un tour complet dans la serrure. Thierry Giffard en était tellement troublé qu’il a même appelé : Il y a quelqu’un ? Il y a quelqu’un ? Le mystère me reste entier. Quel fantôme a pu me jouer ce tour ? J’ai pensé à mon père, mort en 1986 dans la pièce qui est maintenant mon bureau et où j’essaie, désespérément, d’écrire mon livre. Non. Ce n’est pas possible…

Dimanche 15 septembre 2013. 16h00.

Décidemment je n’aime pas les départs. Les rangements de dernière minute, les valises. Faire le tour des pièces. Fermer les volets. Vite, vite. Et toujours l’impression d’oublier quelque chose. J’ai voulu changer l’eau du poisson rouge Moïse et clac !, dans l’empressement j’ai cassé son bocal. Je l’ai récupéré dans l’évier et mis (à l’étroit…) dans un vase. Téléphoné à Norbert : Dis-moi, tu as toujours les clés de la maison ? Promis, il ira dès demain acheter un nouvel aquarium.

Samedi 14 septembre 2013. 19h50.

Pas de saint-pierre, pas de colin. Au marché de Granville, Jérôme était un peu déçu. C’est qu’il avait des idées précises de recettes. Qu’est-ce qu’on fait ? – Si on essayait une belle côte de bœuf ? Encore une journée grise. Humide surtout. Nous avons allumé du feu. L’après-midi, nous sommes allés à Avranches. C’était la fête des Trois Quartiers. Baraques et manèges sur la place Valhubert. Jérôme y a emmené Gabrielle pendant que nous rendions visite à Georgette à l’hôpital. Amélie l’a trouvée très fatiguée. Moi, je finis par m’habituer, sans doute. Elle m’a même paru mieux. Nous avons posé trois petits pots de crème sur sa table de lit. J’essaierai ! s’est-elle forcé à dire. Elle n’a plus aucun goût à manger et n’arrive pas à avaler plus de quelques bouchées. C’est le gros problème, car les suites de sa fracture se passent bien, semble-t-il. Je n’ai pas mal du tout, assure-t-elle. Au moment des au revoir, elle a attiré Amélie vers elle. Pense à moi, lui a-t-elle soufflé. Nous avons retrouvé Jérôme et Gabrielle au pied d’un manège. Allez ! Un dernier tour et c’est fini…

Dimanche 15 septembre 2013. 14h20.

En fin de matinée, l’herbe était encore trempée au potager. Les éclaircies ne trouent pas le ciel longtemps. J’ai pensé : Pourvu que Gabrielle ne prenne pas froid. Elle nous a aidé vaillamment à cueillir les haricots verts. Les derniers. Nous avons arraché les pieds. Annick et Norbert qui passaient par les Fontenelles sont venus nous donner un coup de main. Nous avons partagé la récolte à la maison autour d’un verre.

mardi 17 septembre 2013

Vendredi 13 septembre 2013. 21h40.

Temps gris. La terrasse était jonchée de feuilles mortes et de figues pourries bourdonnantes de guêpes. Je l’ai nettoyée au Kärscher. Gabrielle s’est réveillée tard. Mme Bassard est venue prendre des nouvelles de Georgette. Ah, il ne faudrait pas vieillir… Quel âge a-t-elle, elle, maintenant ? Quatre-vingt-sept ? Quatre-vingt-huit ? L’autre jour, je l’ai croisée à Jullouville. Elle était descendue à la pharmacie en vélo. J’aurais pu vous emmener ! – Pensez-vous, ça va tout seul. Ca ne fait pas si longtemps qu’elle met pied à terre dans la côte de la falaise. Au village tout le monde s’inquiète pour Georgette. Le soir, à l’hôpital, je lui ai raconté que je me fais aborder par des gens que je ne connais que de vue. Comment va votre tante ? Elle sourit. Est-ce que tu manges un peu ? - J’aimerais bien qu’Amélie me fasse ses crèmes aux œufs. Je suis allé chercher Jérôme au train de 20h30. Gabrielle dormait quand il est arrivé à la maison.

lundi 16 septembre 2013

Jeudi 12 septembre 2013. 23h50.

On croirait que Gabrielle vient ici chaque fin de semaine depuis une éternité. Elle rit sur le quai, dit bonsoir au chef de gare. Où est garée la voiture blanche ? Tout à l’heure, on va à la plage ? Nous l’avons couchée après son chocolat au lait et son yaourt. Elle s’est endormie tout de suite. Et Georgette ?, m’a demandé Amélie comme je mettais la table. – Sincèrement, je crois que c’est mieux maintenant.

Jeudi 12 septembre 2013. 21h30.

La maison était tout en désordre. J’ai rangé. Ce soir Amélie arrive avec Gabrielle. J’ai fait le marché à Saint-Pair. Préparé un veau marengo. A l’hôpital, j’ai amené à Georgette son châle de laine blanche. Elle a froid le matin, m’avait dit Josette.

Mercredi 11 septembre 2013. 19h40.

J’ai été récupérer Moïse, le poisson rouge, chez Georgette. Un gros carassius auratus queue de voile qu’on lui avait confié il y a bien deux ans, seul survivant d’un hiver rude dans le tonneau du jardin. Sauvé des eaux en quelque sorte. Je le prends pour vous rendre service ! Mais elle s’en occupait avec soin. Veillant à ne pas trop lui donner à manger, changeant le décor de l’aquarium. Un jour des galets ronds, un autre une poignée de gravier blanc ramassée lors d’une promenade. Fanny m’a téléphoné dans l’après-midi. Georgette venait d’être opérée. Tout s’était bien passé. Pas eu besoin d’anesthésie générale. Elle était donc parfaitement consciente lorsque je suis passé. Pâle, les traits tirés. Elle disparaissait toute menue, fragile, dans le lit d’hôpital. Ca va aller mieux. Ca va aller mieux. Dans la voiture, sur le parking de l’hôpital, j’ai appelé mon oncle Georges à Lille, mon parrain René à Uzès. Ses deux frères. Je leur téléphone des nouvelles tous les soirs. Tenant pour eux le bulletin de santé de Georgette. Je me veux confiant. Je parviens à être même optimiste. Il y a d’ailleurs de quoi. Elle résiste bien. A la douleur, à la fatigue. Elle est pleine de volonté. Surtout, je me garde de leur laisser aller mon inquiétude. Elle m’est si personnelle. Si intime. Remontent ces souvenirs enfouis des derniers moments de ma mère. Elle aussi avait fait une chute la nuit en se levant. Impossible de se remettre debout, même en s’accrochant aux meubles. Elle était restée couchée là, sur le carrelage froid de la salle à manger, jusqu’à ce qu’Isabelle vienne pour le ménage vers dix heures du matin. Une semaine après, dans une chambre blanche de l’hôpital de Granville, elle mourrait dans mes bras. J’ai retrouvé mes tristes sentiments, mon infini chagrin. D’avoir vu Georgette allongée sur le sol, d’avoir suivi le fourgon des pompiers. Et puis les urgences. L’attente, le silence. Après revenir dans la maison vide. Ouvrir les tiroirs. Chercher les papiers. De l’air. Je chasse les pensées sombres. Elle ne va pas si mal que cela, Georgette, après sa nuit d’angoisse et son fémur cassé à quatre-vingt-douze ans. Elle va s’en remettre. Et elle verra en fleurs les rosiers anglais qu’elle m’a offert. Au printemps prochain.

dimanche 15 septembre 2013

Mardi 10 septembre 2013. 21h20.

Josette rentrait du nord de la France. Je l’ai retrouvée au chevet de Georgette. Perfusions. Oxygène. Elle ne sera opérée que demain. Josette s’efforçait de lui faire avaler une bouillie rosâtre. Je n’ai pas faim. Je lui avais apporté une grappe de raisin. Elle a soupiré. Je vais essayer d’en manger un grain.

Mardi 10 septembre 2013. 22h50.

Jérôme a appelé Amélie. Marion a passé son échographie. Ce devrait être un garçon.

Mardi 10 septembre 2013. 14h15

Je suis passé chez Georgette. Débarrasser le frigo. Faire le reste de vaisselle. Jeter les poubelles. Vider l’eau des vases. Comme je quittais l’appartement, Bruno et Christelle sont sortis de leur charcuterie. Alors, comment va-t-elle ? J’avais à la main le bouquet de reines-marguerites que nous lui avions rapporté du marché dimanche. J’ai dit à Christelle : Vous voulez les fleurs ?

Lundi 9 septembre 2013. 23h20.

Norbert et Annick m’ont invité à dîner. Amélie leur avait appris la nouvelle. Passe donc à la maison, m’a dit Norbert. J’ai autant besoin que toi de me changer les idées. Lui aussi revenait d’Avranches. Il était allé rendre visite à un ami proche, hospitalisé à la polyclinique. Un gaillard, une force de la nature. Maintenant, il pèse quarante kilos.

Lundi 9 septembre 2013. 20h00.

Il pleuvait. Le quai de la gare était luisant comme une laque chinoise. Mon Tee-shirt était trempé. Je me suis recouché une heure après avoir conduit Amélie au train du matin. J’ai traîné un peu après mon second réveil. Le téléphone a sonné. C’était Josette qui appelait de Valenciennes. Tu es à Carolles ? Ecoute, l’aide-ménagère est à la porte de chez Tante Georgette. Elle ne répond pas. Tu peux y aller ? J’ai foncé. Retrouvé la dame sur le pas de la porte. Elle avait déjà appelé les pompiers. J’ai ouvert. Georgette était étendue au sol de sa salle à manger. Ca va ? Ca va ? – Je suis tombée. J’ai mal. - Quand est-ce arrivé ? Elle avait fait une chute la veille. Probablement perdu connaissance. Passé toute la nuit sur le carrelage, au froid, au dur, au noir. Où est-ce que je suis ? J’ai soif. Je lui ai glissé un coussin sous la tête. L’ai relevée un peu. Oh, j’ai mal. Tenté de lui faire boire. Au verre, à la bouteille. Cherché des pailles. Pas trouvé. Les pompiers sont arrivés. L’un d’eux s’acharnait. Vous souffrez où précisemment ? De un à dix, à combien évaluez-vous votre douleur ? - Je ne comprends pas, disait-elle faiblement. Ils l’ont enveloppée dans une coque, mise sur un brancard, chargée dans le camion. Vous l’emmenez où ? – A Avranches. J’ai suivi en voiture. Trajet par Sartilly. Il pleuvait toujours. Une pluie fine, collante. Aux urgences, ils l’ont emportée dans une salle de consultation. Vous, restez dans la salle d’attente. Des chaises recouvertes de skaï lie de vin, une table basse encombrée de vieilles revues. La longue fenêtre étroite donnait sur la quatre-voies de Caen. J’y suis resté longtemps. J’allais dans le couloir. S’il vous plaît où en est-on ? Cette impression de toujours déranger. Le médecin de garde a fini par passer. Vous avez eu les résultats de la radio. Non ? C’est une fracture du col du fémur. On la transfère tout à l’heure dans le service d’orthopédie. Fanny qui travaille à l’hôpital était venue au nouvelles. Nous sommes allés ensemble réconforter Georgette qu’on avait laissée seule dans son box d’examen. Je suis fatiguée, fatiguée. Elle avait de plus en plus soif. On peut lui donner à boire ? - Non. S’ils décident de l’opérer, il faut qu’elle soit à jeun. Cela faisait seize ou dix-sept heures qu’elle n’avait pas avalé une goutte d’eau. Vraiment rien ? - Non, vraiment rien. Georgette s’était endormie. Je suis allé déjeuner en ville. Fin de service. Là aussi, je dérangeais. Il ne reste que l’entrecôte. – Ce sera très bien. Je suis revenu dans l’après-midi. Elle était installée dans une chambre double. Comment te sens-tu ? - Je suis épuisée.

jeudi 12 septembre 2013

Dimanche 8 septembre 2013. 22h30.

Nous en parlions hier soir… Marion est enceinte et je crois que, bizarrement, je n’ai pas du tout réalisé la nouvelle. C’est peut-être parce lorsqu’ils nous l’ont annoncé (c’était fin juin !), ils nous ont demandé de ne pas du tout en parler. Marion ne voulait avertir ses parents qu’en juillet, au moment des vacances qu’ils passaient ensemble à l’Île d’Yeu. Et Claire et Emmanuel ne devaient être mis au courant que quelques semaines plus tard lors des quelques jours où ils seraient aux Margouillats. Nous sommes donc partis à Magagnosc les lèvres cousues. J’ai failli faire une gaffe un soir. Le temps qui a suivi, j’ai fait particulièrement attention. Au point de le savoir et de l’oublier vraiment. Bon, maintenant les choses se précisent : la naissance est prévue aux alentours du 20 février et, dans un jour ou deux, l'échographie montrera s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille. Les homards à l’américaine étaient juste prêts quand Marion et Jérôme sont arrivés. L’après-midi a été courte. Je les ai accompagnés au train de 17h00. Nous avons fait le tour du jardin avec Amélie. C’est drôle comme tout est calme, d’un coup…

mercredi 11 septembre 2013

Dimanche 8 septembre 2013. 11h20.

Amélie est revenue de chez Charles avec un petit livre de comptines. Savez-vous planter les choux, à la mode, à la mode… Celle-là, Gabrielle ne la connaissait pas. Elle a pourtant déjà tout un répertoire qu’elle fredonne du matin au soir : Il était un petit homme, Pirouette, Cacahuète ; Une souris verte qui courait dans l’herbe ; Meunier, tu dors… Nous l'avons emmenée faire ses adieux à Georgette. Elle revient la semaine prochaine ! Marion est à Singapour pour un congrès ou un séminaire, du coup, Jérôme nous confie la petite dès jeudi. Il passera le week-end avec nous.

Samedi 7 septembre 2013. 21h00.

Il tombait trois gouttes hier soir quand je suis allé chercher Marion et Jérôme à Granville. Mais ce matin, le ciel était tout bleu. Ils sont partis pour le Mont après déjeuner. La petite a fait une très longue sieste. Nouvelle visite à Georgette. Gabrielle s’est entichée du poisson rouge. Tu veux lui donner à manger ? Au potager, elle a voulu nous aider à arroser les salades. Un fond d’eau dans un arrosoir presqu’aussi grand qu’elle. C’est dur, c’est dur…

Vendredi 6 septembre 2013. 17h50.

Gabrielle a fait connaissance avec les animaux du couloir. C’est quoi ça ? C’est quoi ça ? Des papillons… Un crocodile… Un chamois… Une tortue… Un hérisson. Ca c’est un canard ! – Non un courlis. Ca c’est un oiseau ! - Oui, mais c’est un vaneau. Et elle répète : vaneau, courlis… Marché à Jullouville. Le maraîcher lui tendait une tomate cerise, la fromagère un bout de gruyère. Non merci, non merci. Elle a fini par accepter une fraise. Hum, c’est bon ! Nous sommes allés voir Georgette. Elles ont parlé toutes les deux. Longtemps. L’une aux mots bousculés, l’autre un peu dure d’oreille. Georgette souriait vraiment. Comme ça ne lui arrive plus souvent. Nous avons fait un tour à la plage. Fréquence-Ouest installait son car-podium. Demain c’est le week-end du vent. Week-end du bruit plutôt. Ca va beugler dans les enceintes. Nous nous sommes enfuis vers Edenville. Rateaux, pelles et seaux. Gabrielle s’appliquait. Je creuse pour faire le château.

Vendredi 6 septembre 2013. 0h50.

Le Paris-Granville avait une bonne demi-heure de retard. Gabrielle m’a sauté dans les bras à l’arrivée. Elle n’a pas arrêté de parler un instant pendant le voyage, m’a fait en riant Amélie. A deux ans presque et demi, elle est à l’âge des C’est quoi ça ? et des Pourquoi ? Tout l’intéresse. Fatiguée, mais pas énervée, elle a continué ses commentaires dans la voiture. En arrivant en haut de la côte de Carolles, elle a dit : Je reconnais, la maison. La seule fois où elle était venue, c’était il y a un an.

Jeudi 5 septembre 2013. 15h10.

Amélie arrive ce soir au dernier train avec Gabrielle. Marion et Jérôme retrouveront leur fille demain. Avant de passer la nuit de samedi à dimanche au Mont-Saint-Michel. Leur chambre est retenue depuis longtemps. A l’auberge Saint-Pierre, un très bel hôtel où l’on est logé dans d’anciennes maisons de pêcheurs sur les flancs du Mont. C’est notre cadeau d’anniversaire à Marion. J’espère qu’ils seront contents et que le temps se maintiendra au beau. Nous, nous garderons la petite. Nous en sommes ravis. J’ai fait quelques courses au marché de Saint-Pair pour le dîner tardif. Des saucisses aux oignons et une belle courge galeuse d’Esynes. Je vais ranger la maison. J’ai hâte.

Jeudi 18 juillet au… Mercredi 4 septembre 2013. 19h30.

A l’ombre bleue du figuier/ Passent passent les étés/ A l’ombre bleue du figuier/ Passent passent ils sont passés. Ma mère aimait cette chanson de Jean Ferrat du début des années 1970. C’est un peu à cause de cette ritournelle mélancolique qu’elle avait fait planter le figuier à l’angle de la terrasse, après les travaux d’agrandissement de la maison. C’est le mari de Mme Bassard, César, qui s’en était chargé. César Bassard est mort peu après, des suites d’une chute de vélo. ll descendait la côte de Carolles, encombré d’outils en équilibre, râteau, pelle, cisailles, pour aller entretenir je ne sais quel jardin. Le figuier a grandi. Ses racines ont envahi le terrain tout autour et il ne cesse d’année en année de pousser de nouvelles branches. Les jours chauds, Maman tirait sa chaise longue sous le feuillage. On est bien ici, disait elle. Fin août, début septembre, elle guettait les figues. Elle en faisait des confitures, des tartes. Maintenant, j’en ramasse juste quelques unes. Je laisse toutes les autres aux étourneaux. Oui, Passent passent les étés. Celui-ci encore est parti vite. Sans rien pour le retenir. Je l’ai laissé filer. A Magagnosc, nous avons retrouvé Claire et Emmanuel, Virginie et Marcus, et les petites au complet. Toutes les quatre. Je craignais de devoir « apprivoiser » doucement Apolline qui ne m’avait pas vu depuis son baptême, mais ça a été tout seul. Nous avons refait connaissance tous les deux assis par terre dans le salon autour de sa nouvelle paire de sandalettes lilas qu’elle enfilait, qu’elle enlevait, qu’elle mettait encore et encore pour mieux obstinément la retirer à chaque fois. Tu veux que je t’aide ? Je me suis souvenu de Valentine au même âge. Je ne l’avais pas non plus revue, à l’époque, depuis que nous étions allés la garder bébé à Mexico. C’était aussi aux Margouillats. Elle avait découvert le placard à chaussures et avait entassé toutes les paires pour les ranger ensuite avec application. Et elle répétait zapatos, zapatos. C’est curieux cette passion pour les chaussures… Nous nous sommes laissés porter là-bas au rythme des filles. Jeux d’eau dans la piscine, cornets de glace et diabolos grenadine dans Grasse, parties de « Chat fou » et de « Jungle speed ». Cocagne aussi. Claire nous a régalés avec des salades niçoises, de la ratatouille, de la soupe au pistou. Emmanuel avait préparé ses anchois à l’huile et tranchait le San Daniele en veux-tu en voilà. A la moindre occasion, Marcus sortait de sa cave de grands bordeaux et grands bourgognes. Une après-midi, nous sommes allés faire une longue balade dans la montagne à Courmes avec Virginie, Marcus et les trois grandes. Je marchais bon dernier, tout essoufflé, faisant sans cesse des pauses dans la pente. J’ai entendu Victoria dire à ses sœurs : Xavier, ce n’est pas qu’il fatigue à monter, mais il réfléchit, il regarde partout, il observe. Ils sont tous partis continuer leurs vacances dans leur châlet de Veyriers puis à l’Île de Ré chez les parents de Virginie. Nous sommes restés quelques jours encore avec Claire et Emmanuel. Au printemps 2009, j’avais découvert le « 12 », la maison de famille du 12 boulevard Thiers à Grasse. Dans cette très grande bâtisse XIXe, Toinon, une des tantes d’Amélie et Patou, un de ses oncles, occupaient chacun un appartement. Un autre était vide. Restait enfin celui où avaient vécu les grands-parents d’Amélie. Tout y était demeuré intact. Les meubles, les bibelots, les portraits. Cela semblait toujours habité. Le passé s’y conjuguait étrangement au présent. C’était paisible et troublant. J’avais été impressionné, surtout profondément ému. L’an dernier, au terme d’histoires de succession et de partage, le logement avait fini par échoir à un cousin d’Amélie dont la femme ne voulait pas s’encombrer de « toute cette vieillerie ». Il fallait faire place nette. Les souvenirs, les objets, s’étaient retrouvés dispersés sans état d’âme en quelques semaines. Un désastre. Ce qui n’était pas parti avait été remisé au dernier étage de la maison dans des cartons. Personne n’y avait touché depuis. Toinon a laissé les clés à Amélie pour qu’elle récupère là-haut quelques bricoles. Nous avons passé une bonne heure dans ce bric-à-brac sentimental. Ramené un peu de vaisselle, des livres, des trois fois rien de fond de tiroir : de vrais trésors pour Amélie. Elle n’en a rien dit ou peu. Doucement bouleversée. De l’âme d’autrefois revient se nicher dans nos vies. Le lendemain j’ai demandé à Emmanuel de nous accompagner au cimetière de Grasse sur la tombe de ses parents. Nous sommes rentrés à Carolles, en passant juste une nuit à Paris. Comme ce mois d’août m’a semblé court. Je devais reprendre mon livre, mais un pesant découragement m’a empêché d’avancer. J’ai passé des heures blanches à remâcher mes mots. Rien à faire, rien à faire. Tu ne peux pas continuer comme ça, m’a dit Amélie. J’ai fini par tout mettre de côté. Nous avons travaillé au jardin. Tous les jours. Désherbé, taillé. Fait recouvrir la cour et les allées de gravier de granit blond. Posé de lourdes pierres en bordure. Je me suis efforcé d’oublier le livre. De repousser l’inquiétude. Martine, Agathe et Jean-Pascal étaient de retour de leurs deux semaines dans les Alpilles. On s’est pas mal vus, content de se retrouver. Continué les récoltes de haricots aux Fontenelles. Planté de nouvelles salades. Semé de l’arroche, de gros radis, de la moutarde, de la mâche. Georgette prodiguait ses conseils. Ces graines-là, il ne faut pas les enfouir, juste tasser la terre au râteau ! Elle s’efforçait de paraître enjouée, mais dissimulait mal sa lassitude. Une grande fatigue prenait le dessus. Il faisait trop chaud, trop lourd. Ou bien elle avait froid. Elle laissait s’échapper des A quoi bon ? qui en disaient long. Amélie lui confectionnait des gratins, des flans, des gâteaux. On variait les courses au marché. Tu veux du jambon à l’os, de la sole, des fraises ? Et si on essayait à nouveau des huîtres ? - Je ne sais plus ce dont j’ai envie... Nous avons fait table ouverte à la maison et nous sommes allés aussi chez les uns, chez les autres. Des déjeuners, des dîners, des verres. Chez Monique et Jean-Marie, chez Norbert et Annick, chez Noëlle… J’en oublie. J’oublie tant de choses. Je n’ai pas travaillé. J’ai envoyé des lettres aux gamines. Une à chacune tous les jours. Aux quatre Mexicaines et puis à Gabrielle. Gommettes et découpages, devinettes, rébus et petites histoires simples. Joëlle et Bernard sont venus passer quelques jours avec nous. Marie, une semaine. Je l’ai accompagnée à Cherbourg où elle voulait finir ses vacances. Elle n’y était pas retournée, je crois, depuis ses années aux Beaux-Arts. Elle voulait y retrouver quelque chose de sa jeunesse. Oh, cela paraît idiot d’écrire cela : elle a vingt-neuf ans cette année. Mais je comprends que cela lui paraisse loin. J’avais le même âge qu’elle aujourd’hui à sa naissance, en 1984. Nous avons fêté son anniversaire sur la route, au P’tit bourg, un restaurant des Pieux au sujet duquel Amélie avait lu une belle critique dans je ne sais plus quelle revue gastronomique. De fait, c’était vraiment très bien. Amélie n’était pas avec nous. Elle venait de repartir à Paris. Lors de notre prochaine virée vers le nord du département, je l’emmènerai à-bas goûter le saumon confit à l’encre de seiche et la pintade au foie gras, girolles et lard séché. Voilà que reviennent ces départs du lundi matin tôt à la gare de Granville. La nuit dure maintenant bien après mon retour à la maison. Et je ne fais rien de ce temps tout seul, sinon ressasser cette impossibilité d’écrire seulement deux pages de mon malheureux livre. J’ai rédigé ma chronique de septembre pour Next. Quelques papiers aussi. Sur le premier roman de Sophie van der Linden, La fabrique du monde chez Buchet. Sur le dernier Sylvie Germain, Petites scènes capitales. Sur Living de Martín Caparrós, une fable triste et cynique sur l’Argentine des dernières décennies. Et puis, il y a eu l’accident d’Arnaud, le fils aîné de Séverine. Il était chez ses grands-parents, dans le Gers. Avec son frère Thomas et un gamin du coin un peu plus âgé, ils jouaient dans la propriété. Ils s’étaient retrouvés à taper le tronc des arbres avec une longue tige de fer, genre piquet ou tuteur. Elle était très rouillée. A un moment, sous le choc, la pointe s’est détachée et est venue frapper Arnaud à l’œil droit. Il a été opéré à Toulouse. Il va falloir attendre un an pour savoir s’il pourra récupérer sa vision en entier. Il a sept ans. Je lui ai écrit à l’hôpital, des bêtises pour le distraire, et je lui ai lu, enregistré sur mon téléphone portable, chapitre par chapitre, Charlie et la Chocolaterie de Roald Dahl. Il est rentré à Londres ces jours-ci pour tenter la rentrée des classes. Mais le voyage a été éprouvant. Les médecins du centre hospitalier avaient assuré à Séverine qu’il pouvait sans risques prendre l’avion. Mais, pendant la montée en altitude, à cause de la pression, le petit s’est mis à hurler de douleur. Les urgences ophtalmo de Londres ont constaté la rupture d’une poche à l’arrière de l’œil. La rétine a résisté. Heureusement. Dangereux imbéciles. Ils ne pouvaient pas recommander, par prudence, de prendre le train ? Nous verrons peut être Arnaud bientôt. Je fais pour Next, à l’occasion de la sortie de son livre chez Gallimard, un portrait d’Alexis Turner, le fondateur de London Taxidermy, grand spécialiste des animaux naturalisés et des objets d’histoire naturelle. Amélie m’accompagne. Ce sera l’occasion d’aller embrasser ce petit bonhomme. Manuel Carcassonne qui a remplacé Jean-Marc à la tête de Stock m’a appelé. Il veut me voir. Me parler de mon livre. Nous avons pris rendez-vous pour dans quinze jours. Il va bien falloir que je lui dise que j’en suis toujours au même point.

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