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jeudi 5 avril 2018

Mercredi 21 mars 2018. 15h10.

Mon papier sur Tombée des nues de Violaine Bérot qui devait sortir demain est repoussé d’une semaine. Je dois me dépêcher de faire une liste de printemps à Raphaëlle.

Mardi 20 mars 2018. 21h50.

Je reviens de loin. Je ne sais pas comment l’exprimer autrement. De ces trois jours dans l’Indre, à Chassignolles, là où est née ma mère, il y a eu cent ans hier. J’ai pris la route samedi dernier de bonne heure pour récupérer en fin de matinée Amélie à la gare de Saint-Pierre-des-Corps. Elle n’avait pas pu se libérer la veille et nous avions calculé que c’était plus simple de se retrouver à Tours. Ca l’était. J’avais confié la chienne à Yann et Brigitte. J’ai fait la première partie du trajet dans un brouillard presque solide, une brume blanche, épaisse, qui engloutissait la route, le paysage. Ce drôle de voile ne s’est levé qu’en approchant de la Loire. Nous n’étions attendus que vers 18h00 à Chassignolles. Et comme il s’était mis à faire étrangement beau (le reste de la France était paraît-il sous la pluie et la neige), nous avons musardé. Un déjeuner à Amboise, une promenade dans le parc du château de Chenonceau. En passant à La Croix-en-Touraine, j’ai fait un détour par la maison de Christian. Je ne me suis pas arrêté. Les gens qui l’habitent aujourd’hui ont mis un haut portail de fer qui interdit toute vue sur la petite façade. Ca vaut mieux sans doute. Il restait deux heures de route. Nous avions rendez-vous à la Grange, le café de Chassignolles (il fait aussi restaurant et chambres d’hôtes), avec une Mme Villatte qui, après mon coup de fil du mois dernier au presbytère de La Châtre, devait me confier les clés de l’église. Elle était venue accompagnée par une « vraie » Chassignollaise, Mme Rivière, née Châtelain (Mme Villatte n’habite en effet le village que depuis son mariage, il y a seulement 60 ans). Je pensais, assez naïvement, qu’elle allait me confier les clés jusqu’au 19, mais elle en avait décidé autrement. Elle nous a ouvert, un rien méfiante, ne nous quittant pas d’une semellle, de peur sans doute que nous ne dérobions quelque chose. L’église, consacrée à saint Etienne date du XIIe ou du XIIIe siècle. Sobrement belle. Dans l’après-midi, il s’y était déroulé l’enterrement d’un très vieil homme dont la famille possédait encore ici une grosse maison bourgeoise (Un genre de château, vous voyez, m’a dit Mme Villatte). L'endroit, du coup, était encore un peu « animé » par l’événement. Il restait quelques livrets de messe. Et une croix de branchages était dressée près du maître-autel. Les bancs de chêne, les statues, les bannières de procession, rien n’avait dû beaucoup changer depuis 1918. Dans le bourg non plus d’ailleurs. Sauf que, malgré la guerre et les jeunes hommes partis, il devait être bien plus animé à l’époque. J’avais fait réaliser une petite couronne de feuillages et de roses chez Anne Fréret, la fleuriste de Saint-Pair. Je l’ai déposée sur l’autel de saint Joseph. La chapelle de gauche dans le transept, est dédiée à la Vierge (C’est celle des filles, m’a expliqué Mme Villatte). Celle de droite à saint Joseph (du coup, c’est celle des garçons). Maman est née le 19 mars. C’était le jour de la naissance d’Angèle, sa mère (qui avait 29 ans ce 19 mars 1918) et aussi le jour de la Saint-Joseph, la fête de son père… Comment dire combien tout le monde était là, avec moi, dans cette église. J’étais très ému, mais les deux pimprenelles, ne nous lâchaient pas d’un pouce. Et je n’ai guère pu me recueillir, si ce n’est dans mon coeur. Le lendemain, nous avons assisté à la messe à La Châtre. J’avais averti le prêtre, l’abbé Vincent Béguin, de notre venue. La prochaine célébration à Chassignolles ne devant avoir lieu qu’en avril, voire en mai, il m’avait proposé d’associer la mémoire de ma mère à celle de ce dimanche. L’après-midi, j’ai rencontré un journaliste de La Nouvelle République, le journal local, à qui j’ai raconté (un peu) cette histoire d’autrefois. Et le 19, au matin du jour anniversaire, Mme Bordet, la bibliothécaire de la Châtre, a eu la gentillesse de m’ouvrir la porte de la minuscule bibliothèque de Chassignolles. Elle est installée dans l’ancien atelier du charron, M. Pagnard, dont le nom est resté dans la mémoire familiale. Trente mètre carrés, pas plus, où vivaient Angèle et ses enfants, Albert, André et Agnès. Dire que Maman y est née. Difficile d’imaginer ce à quoi le lieu pouvait ressembler. Au moment de partir, j’ai aperçu, sur une poutre du plafond, la petite étoile à cinq branches d’un nœud du bois. Tous l'ont vue autrefois. Pendant ce court séjour, le temps est resté bleu-gris. A peine froid. Nous logions dans une ferme à quelques kilomètres du bourg. L’après-midi du dimanche, nous étions allés jusqu’à Neuvy-Saint-Sépulchre voir la basilique. Et nous avions fait le tour, à pied, de l’étang de Rongères. Les heures passaient, dépouillées, envahies d’un calme étrangement doux. J’étais si heureux de tenir la main d’Amélie là-bas. Nous sommes rentrés à Paris d’une traite. Courte nuit. Nous devions tous les deux nous lever de bonne heure.

(…)

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lundi 12 mars 2018

Lundi 12 mars 2018. 18h00.

Premières moussettes. J’ai taillé les hortensias. On dirait que c’est le printemps.

Dimanche 11 mars 2018. 19h50.

Il a fait beau aujourd‘hui. Amélie est sortie, loin, avec la chienne. Une longue promenade. Je suis resté au jardin. La semaine dernière j’avais acheté des bacs en bois pour les plantes aromatiques pour remplacer le désastre des jardinières en osier qui avaient fini par se répandre et s’effondrer au bout des années. J’avais trouvé aussi (enfin !) de très grands pots en terre cuite pour installer confortablement les surgeons qui commençaient à souffrir dans le trop peu de terre. J’ai planté tout l’après-midi.

Samedi 10 mars 2018. 19h40.

Je suis allé chercher Amélie au train à Rennes. Cette semaine est un peu en décalage à cause de la venue en France de Milena Agus, son auteur sarde. Elle lui a préparé une foule de rendez-vous avec les journalistes. Elle l’accompagne partout. Je l’admire vraiment dans cette tension professionnelle dont je ne suis plus aujourd’hui guère capable. Avec la chienne, nous la guettions dans le hall, mais sans savoir vraiment où la trouver. La gare de Rennes est en travaux depuis une éternité. Les accès sont sans arrêt chamboulés. Ascenseurs, escaliers, escalators, couloirs, rien ne ressemble à ceux qui semblaient être en place la fois précédente. Un dédale. Le personnel de la SNCF n’a pas l’air très au courant des flux d’arrivée et de départ. Ca doit être par là. Regardez les panneaux. D’accord. Je me débrouille. Nous nous sommes retrouvés finalement. Et j’aime aussi comme Amélie se retrouve à Carolles. Chez elle. Chez nous.

Vendredi 9 mars 2018. 23h00.

Retrouvé dans mon vieux carnet de citations ces mots de Vita Sackville-West (elle est née un 9 mars. A l’époque, j’étais très ordonné) de son curieux journal de voyage, Twelve days, où elle rejoint vers 1925 son diplomate de mari en poste à Téhéran : It is necessary to write, if the days are not to slip emptily by. How else, indeed, to clap the net over the butterfly of the moment ? For the moment passes, it is forgotten ; the mood is gone ; life itself is gone. That is where the writer scores over his fellows : he catches the changes of his mind on the hop. Bien sûr, c’est cela. Mais j’ai regardé mes pauvres feuillets de Pénélope, mon écriture en remords. Tous ces moments qui, pour le coup, mélassent. Gluent. J’ai essayé de retrouver le livre dans la bibliothèque. Il a été publié en français, je crois, en 1995, sous un titre comme Une aristocrate anglaise en Orient. J’étais pourtant sûr de l’avoir. Je ne l’ai pas retrouvé.

jeudi 8 mars 2018

Jeudi 8 mars 2018. 21h15.

J’ai fait du courrier. Il m’en reste encore beaucoup en souffrance. Après je me remets à mon livre. J’ai si peur de ne jamais le terminer.

Mercredi 7 mars 2018. 23h50.

Dîner à Coquelonde avec Jean-Pascal et Agathe. Martine est encore à Caen jusqu’à la fin de la semaine. La soirée à été gaie. J’en avais besoin.

Mardi 6 mars 2018. 21h10.

J’ai envoyé ma demande d’accréditation pour le salon du Livre. L’inauguration aura lieu le 16 mars. C’est juste avant de partir pour Chassignolles. Je n’irai très probablement pas. Ce sera la première année que je manquerai l’événement. J’aurais dû être à Wattrelos aujourd’hui. J’ai passé un long moment de prières maladroites en pensant à Françoise avant de retrouver ces mots de sainte Thérèse de Lisieux : Jésus a daigné m’instruire de ce mystère. Il a mis devant mes yeux le livre de la nature et j’ai compris que toutes les fleurs qu’Il a créées sont belles, que l’éclat de la rose et la blancheur du lys n’enlèvent pas le parfum de la petite violette ou la simplicité ravissante de la pâquerette… J’ai compris que si toutes les petites fleurs voulaient être des roses, la nature perdrait sa parure printanière, les champs ne seraient plus émaillés de fleurettes... Ainsi en est-il dans le monde des âmes qui est le jardin de Jésus. Il a voulu créer les grands saints qui peuvent être comparés au lys et aux roses, mais il en a créé aussi de plus petits et ceux-ci doivent se contenter d’être des pâquerettes ou des violettes destinées à réjouir les regards du Bon Dieu, lorsqu’Il les abaisse à ses pieds. La perfection consiste à faire sa volonté, à être ce qu’il veut que nous soyons… J’ai compris encore que l’amour de Notre Seigneur se révèle aussi bien dans l’âme la plus simple qui ne résiste en rien à sa grâce que dans l’âme la plus sublime.

Lundi 5 mars 2018. 18h20.

La semaine dernière, nous étions passés prendre un verre chez Laurence, rue Bréa et nous avions parlé de Jean-Claude Pirotte qu’elle a très bien connu. Je ne l’ai rencontré quant à moi qu’à la fin de sa vie, mais je lui garde, au delà de l’admiration que j’ai pour ses textes, une affection fidèle. J’ai envoyé à Raphaëlle, quelques lignes sur la publication de son volume de poèmes (Ajoie, précédé de Passage des ombres et de Cette âme perdue) chez Poésie/ Gallimard. Des recueils publiés entre 2008 et 2011. Et si c’était mon dernier voyage/ avec la mer et le grand âge/ dans ma besace de très vieux/ colporteur aimé des nuages. Yann m’a laissé un message, il ne pourra pas finalement s’occuper de la chienne demain. J’ai réfléchi, plus de mille kilomètres dans la journée avec elle dans la voiture, ça va être vraiment compliqué. Je renonce. Mais ça me rend encore plus triste.

Dimanche 4 mars 2018. 20h00.

Messe à Jullouville. Nous y avons retrouvé Brigitte et Yann. Et si on allait déjeuner quelque part ce midi ? Je vous invite ! Yann avait en tête d’aller à l’auberge de Carolles. Mais elle était fermée pour les vacances. Tout comme le casino de Jullouville. Et aussi le comptoir de l’atelier à Granville. Ca m’a rappelé le désespérant Closed on Sunday à la porte des pubs en Angleterre. Nous nous sommes repliés dans une brasserie sur le port de plaisance. Saint-jacques, filets de bar. Yann refilait en douce à la chienne, sous la table, croûtons beurrés et reliefs d’assiette. Il la garde mardi que je puisse aller dans le Nord dire adieu à Françoise.

Samedi 3 mars 2018. 19h50.

J’ai rédigé un tout petit papier pour le Monde sur L’inconnu me dévore de Xavier Grall que viennent de faire reparaître les éditions des Equateurs. C’est une longue lettre mystique et tendre que le poète écrivit à ses cinq filles (ses « Divines » comme il les appelait en mémoire du prénom que Saint-Pol-Roux avait choisi pour la sienne, unique et adorée). Le texte, publié en 1984, trois ans après sa mort était devenu introuvable. Il est bouleversant d’amour et d’espérance. Mes Divines, écrit-il, la foi est aventure, vent claquant, souffle, envolée de colombes, voile gonflée. Partez, partez au nom de Dieu.

Vendredi 2 mars 2018. 16h50.

Ma cousine Françoise est morte ce midi. D’un cancer foudroyant. Elle avait soixante-sept ans. Nous ne nous voyions plus depuis bien longtemps. Des dizaines et des dizaines d’années. Je ne savais plus rien de sa vie sauf quelques bribes ramassées au hasard des rares conversations au téléphone avec mon parrain René qui s’efforce, tant bien que mal, de maintenir la flamme vacillante de la famille. Françoise était la plus jeune des trois filles de mon oncle Henri et de ma tante Marcelle. Il y avait Josette, l’aînée, la grande, et puis Agnès et Françoise qui se suivaient de peu. J’ai toujours gardé sur mon bureau une petite photo noir et blanc, prise à Wattrelos, à la fin des années 1950, près de leur maison dans le quartier de la Mousserie. Je dois avoir trois ans. A peine. Je suis avec Agnès et Françoise et je leur tiens, à chacune, la main. Elle sourient au photographe, moi je regarde le ciel et je souris aux anges. Et les anges, mes anges, ce sont elles. Je ne me souviens bien sûr pas de cet instant précis, mais je conserve toujours, intacte dans mon cœur, cette émotion douce de petit garçon, fier, heureux entre ses deux jolies cousines. Toute ma vie, j’ai continué à aimer Françoise, de loin, de cet amour d’enfant. Et aujourd’hui, c’est comme si elle avait laché ma main. Elle sera incinérée mardi à Wattrelos. Je ferai le voyage.

Jeudi 1er mars 2018. 22h15.

Je suis resté une bonne semaine à Paris. Cette fois-ci, c’était ma tournée annuelle des médecins, les « istes », les « ologues ». J’ai égrèné les visites avec un pincement d’inquiétude. Grâce au Ciel, tout va bien. Ouf ! Entre mes rendez-vous, je m’étais calé tout un tas de déjeuners, histoire de penser à autre chose. J’étais jeudi chez Marcel avec Michel Bernard et François Broche. Vendredi avec Dany dans un restaurant de la rue d’Assas. J’ai vu Joëlle lundi, à la brasserie Lipp. Mardi, j’ai pris un verre en fin de journée au Bonaparte avec Philippe. Et mercredi, j’ai retrouvé Marc Villemain au Vagenende. J’étais venu en voiture, avec la chienne. Personne pour la garder. La pauvre aura passé pas mal de temps à m’attendre sur la banquette arrière. Quoique cela n’a pas eu l’air de vraiment l’embêter : calée dans ses couvertures, elle dort. Sinon Paris ne lui déplait pas. Elle guette les passants, flaire les trottoirs. S’emballe pour les pigeons. Il a neigé la veille du départ. Le retour vers Carolles, dans la nuit, sous une pluie glacée, nous a semblé très long. La maison était froide. Vite faisons un feu !

(…)

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Samedi 17 février 2018. 22h00.

Nous avions invité David Fauquemberg aux Rencontres littéraires. Amélie le connaît mieux que moi (par Björn Larsson, quand elle travaillait chez Grasset). Il vient de faire paraître Bluff, un roman lointain et maritime, océanique même. Il nous y emmène dans les pas d’un étranger perdu qui a traversé la Nouvelle-Zélande à pied, avant de s’échouer à Bluff Harbour. Là-bas, c’est le bout du monde. Après c’est l’enfer des Quarantièmes, battus par les tempêtes. Creux vertigineux, vagues scélérates… Fauquemberg croise les destins, scrute les étoiles. Ramène du profond les mythes, les légendes, du peuple des îles. Le texte est beau, troublant. Son premier roman Nullabor, racontait une histoire étrangement proche. Mais, comment dire, je ne suis pas vraiment en harmonie avec ces grandes fresques. Les interrogations sur les mondes que portent les « écrivains voyageurs » ne me touchent guère. Cela m'est trop étranger, sans doute. Mais la salle était comble et les gens ravis. Alors, quel bonheur…

Vendredi 16 février 2018. 21h40.

J’ai rédigé un petit texte pour Le Monde sur le premier recueil de Lola Nicolle, Nous, oiseaux de passage chez Blancs volants. Des poèmes migratoires, où, depuis son kilomètre zéro, l’appartement qu’elle occupe à Paris dans le XVIIIe, elle trace, en rosaces de compas, ses allers et retours, ses itinéraires de voyage. Les lointains, les tout proches. Un carré bleu/ s’est découpé/ dans la nuit/ 5 étages plus bas/ je traverse un pays. J’ai trouvé cette strophe si juste, si parfaite. Je l’ai glissée dans le papier, avant de m’apercevoir (trop tard, je l’avais envoyé) qu’elle faisait la quatrième de couverture du volume. Comme si je n’avais pas fait grand effort pour aller la chercher...

Jeudi 15 février 2018. 23h30.

Carnaval et manèges obligent, j’ai été chercher Amélie à Folligny. A 20h00, il faisait nuit noire. Je me suis perdu, je ne trouvais pas la gare. En fait j’étais passé devant par deux fois sans la voir. Elle était éteinte. Juste une petite lampe blafarde à l’entrée du hall. Et personne. Les quais étaient aussi plongés dans l’obscurité. La passerelle sur les voies disparaissait dans le noir. A l’arrivée du train, j’ai joué au sémaphore avec la torche de mon téléphone portable. Amélie s’est éclairée avec le sien pour me rejoindre. L’autre voyageur qui était descendu avec elle la suivait comme il pouvait. Dangereux colin-maillard.

Mercredi 14 février 2018. 19h50.

J’ai vécu une semaine avec une molaire entre le monde et moi. Ca a commencé par un agacement désagréable, une sensibilité gênante, jusqu’à que cela devienne franchement éprouvant. Comme j’avais mon rendez-vous annuel à Paris avec le dentiste à la fin du mois et que je n’en connaissais aucun par ici, j’ai décidé de prendre mon mal en patience. Laquelle patience s’est vite émoussée. Je ressentais chaque jour un peu plus d’une douleur sourde que rien ne pouvait soulager. Pas moyen de penser à autre chose. J’ai fini par aller voir la généraliste de Jullouville qui m’a mis sous antibiotiques et donné des calmants. Et comme ça ne passait toujours pas, j’ai téléphoné à Patrick à Petit-Quevilly, le cousin d'Amélie, qui m’avait déjà sauvé la mise, il y a un an, en me réparant un plombage. Je te prends mercredi. Sans lui, je crois que je serai devenu fou. Je n’ai aucun souvenir d’avoir eu mal aux dents comme ça. Sauf que, petit, je faisais carie sur carie, et que je passais mes jeudis après-midi chez la dentiste, Mme Savourey. Saleté de roulette. On me maintenait la bouche ouverte. J’accrochais mes mains au fauteuil. Je me retenais de ne pas hurler. Là, Patrick m’a flanqué une bonne dose d’anesthésique, gratté, creusé la dent avant de la reboucher. C’est fini. Mais garde bien ton rendez-vous avec le confrère de Paris. Il faudra mettre une couronne. Laurence nous attendait chez eux à Franqueville. Franchement, je ne suis pas sûr de rester déjeuner. C’est que côté droit, je ne sentais plus ni ma joue, ni ma mâchoire. Allons, ça va bien se passer. Ils sont vraiment gentils tous les deux. Avec le poulet, il y avait de la purée. J’ai fait la connaissance là-bas (c’était prévu) de Nine, leur petite-fille de trois ans. Je lui avais apporté Chloé l’araignée des « Drôles de petites bêtes » d’Antoon Krings. Cela ne m’a pas permis de vaincre sa timidité. Il faut dire que la chienne, tout juste libérée de la voiture (il avait bien fallu que je l’emmène), avait du mal à rester calme, et que moi, je devais avoir l’air plutôt étrange, les lèvres tordues dans le rictus anesthésique.

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