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vendredi 17 juillet 2020

Dimanche 14 juin 2020. 22h30.

Panique. Panne d’Internet au moment d’envoyer mon papier. Amélie s’est chargée de l’affaire et a téléphoné à l’opérateur (je suis dramatiquement obtus en la matière). Un élément étranger bloque votre connexion. Lequel ? Mystère. Heureusement en fin de journée, tout était rétabli.

Samedi 13 juin 2020. 23h40.

J’ai écrit mon papier sur La justification de l’abbé Lemire, le long poème de Lucien Suel que vient de rééditer Faï fioc, vingt ans après sa première publication. J’avais découvert ce texte par hasard sur Poezibao il y a quelques années en faisant des recherches à propos d’Houplines, la petite ville où ma grand-mère Angèle est née en 1889. Une suite de recoupements m’avaient amené jusqu’à l’abbé Lemire (1853-1928), curé de Hazebrouck et député du Nord qui a voué toute sa vie à la défense des intérêts des plus pauvres. On lui doit les premières avancées du droit du travail, l’aide aux familles, et dans cet esprit, la création des jardins ouvriers. Lucien Suel, lui, dit volontiers que le jardinage est comme une métaphore de l’écriture. Très attaché à sa terre des Flandres, il est, à sa manière, aussi un homme de foi. Le destin de Lemire ne pouvait que le toucher. La forme de son livre saisit d’emblée. La mise en page évoque les carrés d’un jardin potager, ou encore les bancs rangés dans la nef d’une église, et même les sépultures alignées d’un cimetière militaire. Le poème est en effet graphiquement composé sur ses quarante-deux stations de deux colonnes de douze tercets. Chaque vers comporte exactement vingt-deux signes, espaces compris. Et l’écriture est justifiée. D’où le titre qui ainsi rassemble le cadre typographique et l’argument biographique. Rien de rebutant pourtant dans tout cet ensemble. Bien au contraire. Le texte qui se déplie est d’une émotion sobre, profonde. Il parle d’enfance, de foi, de courage, de fragilité. De ce pays du Nord, du bord de l’eau, des terrils miniers, des champs et des sillons. C’est bouleversant. J’ai retrouvée intacte l’émotion de ma première lecture. Et j’y trouve aujourd’hui comme un étrange encouragement pour ma propre écriture.

Vendredi 12 juin 2020. 20h00.

Journée cerises. Cueillette chez Mme Bassard, chez Fabien, chez Yann et Brigitte. Des bigarreaux Napoléon. Les arbres ployant sous les fruits et nous revenant paniers pleins.

Jeudi 11 juin 2020. 21h00.

J’ai pris un café avec Sarah au Bouquet, à l’angle de la rue Boulard. De toutes les amies de l’adolescence de Marie, elle est la seule que je croise de temps en temps. Simplement parce qu’elle a continué d’habiter le XIVe. Au fil irrégulier de nos rencontres, je me suis un peu attaché à sa vie, j’ai vu grandir son fils Noé. Nous avons bavardé un bon moment. Je l’aime bien cette gamine. Enfin, gamine, elle a quand même trente-cinq ans, mais je la vois toujours à ses douze ou treize, à la fois réfléchie et effrontée. Marie et elle ne se voient plus beaucoup. Aujourd’hui, je ne connais plus les amis de ma fille. Cela fait bien longtemps d’ailleurs que je ne sais plus rien d’intime la concernant. Retour en Normandie par le train de 16h00.

Mercredi 10 juin 2020. 19h40.

Je suis allé à la messe à Saint-Médard. La première depuis le « confinement ». Cérémonie sobre, pas trop abîmée par les fameuses règles sanitaires. J’aime beaucoup cette paroisse. Je m’y rendais souvent pendant les années où je donnais des cours à Censier. Je suis sorti avec la lecture du psaume en tête. Garde-moi mon Dieu, j’ai fait de toi mon refuge. Retrouvé Amélie pour déjeuner dans le quartier. Je suis passé voir Nicole chez Caractères. Toujours en butte aux mêmes soucis. Et fatiguée, si fatiguée. Je sais que tu dois me donner un recueil. Mais si tu peux attendre un peu. J’ai l’été pour terminer Afin que nul n’ignore.

Mardi 9 juin 2020. 18h00.

Long déjeuner au Marco Polo avec Claudine et Josette Pratte que je n’avais pas vue depuis très longtemps (largement plus de dix ans). Nous avons eu une conversation toute hachée de souvenirs. Parlé de livres et des gens qu’on aime. De la vie qui va, doucement. C’était peut-être à cause de l’orvietto, mais nous avons eu plusieurs fois les yeux un peu mouillés d’émotion.

Lundi 8 juin 2020. 23h50.

J’ai retrouvé Amélie à la terrasse d’une brasserie, rue des Morillons, près du parc Georges-Brassens. Antonie et Vincent nous avaient invités pour un dîner chez eux avec Alice Déon. Pas revu Louise qui s’était envolée pour je ne sais quelle soirée, mais Basile et Suzanne qui, après Les malheurs de Sophie, avait englouti Les petites filles modèles. Je lui ai promis de lui offrir Les vacances, la prochaine fois.

Lundi 8 juin 2020. 16h40.

J’ai déjeuné avec Louise. Elle aura seize ans dans quelques semaines. On s’est retrouvés au Rostand et je l’ai emmenée chez Luisa Maria, le restaurant italien de la rue Monsieur-le-Prince. Je l’écoute me raconter ses histoires de lycée, ses enthousiasmes et ses énervements. Tu vois, tu vois… Pas certain que je me repère parfaitement dans tout, mais je suis heureux d’être, un instant, son confident. Elle rit, elle picore dans sa pizza, trempe ses lèvres dans son verre de rosé. Rit encore. Je l’avais vue en coup de vent en janvier. Comme elle a changé. Elle ne ressemble plus à une gamine qui a poussé, elle est maintenant une jeune fille qui commence, je crois, à comprendre qu’elle est belle. Quelle métamorphose. On s’est quittés au Luxembourg. Elle avait mille choses à faire. J’ai traversé le jardin tout empli de son printemps.

Dimanche 7 juin 2020. 23h00.

Pris le train pour Paris à nouveau. Nous avons déposé La Harpe chez Séverine sur le chemin de la gare.

Samedi 6 juin 2020. 22h50.

Dîner à la maison avec Claudine et Patrick. Ils nous prêtent gentiment leur cabine de plage. Noëlle ne nous louait plus la sienne depuis l’automne.

Jeudi 4 juin 2020. 20h30.

J’ai un papier de Valérie Marin La Meslée dans Le Point. Roman d’un destin français, écrit-elle. Comme elle tape juste. Retour à Carolles. Nous avons récupéré La Harpe chez Séverine. En pleine forme.

Mercredi 3 juin 2020. 17h15.

C’est confirmé, je suis invité début août aux Journées du livre de Saint-Chély-d’Apcher par Pascal, le libraire du Rouge et le noir. J’y étais venu en 2009 pour La mort de ma mère. J’en garde le souvenir d’un moment très chaleureux. Je suis ravi de m’y rendre à nouveau. Reçu un message de Raphaëlle : La moindre chance que tu aies sous la main un recueil de poésie suceptible de t’inspirer 1500 signes pour lundi ? - Oui, bien sûr. J’ai choisi Ce que dit le nuage d’Enza Palamara, chez Poésis, la maison que dirige Frédéric Brun.

mercredi 17 juin 2020

Mardi 2 juin 2020. 22h10.

Je vais bien. Enfin, ça va. Je suis délesté de la longue angoisse qui précède toujours mes rendez-vous avec les médecins. Je vais donc pouvoir continuer à faire comme si. Encore un moment. Les terrasses des cafés viennent de rouvrir. Je me suis installé un moment à celle du Parisien, rue du Four. Un demi, tiens. Et puis un autre. Je suis allé me faire couper les cheveux. Il était temps. Pour le coup, je me sens léger. Mais il règne partout un drôle de climat malgré le beau temps. Cette manière que les gens ont de s’éviter. Et tous ces masques dans la rue. Obligatoire dans le train. Chez le coiffeur. Chez l’opticien aussi où j’ai essayé des montures pour mes nouvelles lunettes avec toujours ce truc sur la figure. Y en a-t-il que cela rassure ? Vraiment pas moi. Je l’ai mis dans ma poche dès que j’ai pu. J’ai retrouvé Amélie au Café de la mairie. On trinque ? J’avais gardé toute la journée la nouvelle. Juliette m’a appellé ce matin. L’officier va être réimprimé.

Lundi 1er juin 2020. 13h50.

Grand ciel bleu. J’ai nettoyé les rosiers. Sur l’arceau de la barrière, le Sander’s White commence à fleurir. Il est le dernier du jardin à s’ouvrir. Nous partons à Paris. A notre retour, il sera tout piqueté de blanc.

Dimanche 31 mai 2020. 20h00.

Trois mois de silence et rien à raconter de cette étrange période de mise à l’écart. Confinement. Au début, je prenais bien quelques notes, puis plus du tout. Il n’y a rien à retenir de ces jours, sauf le grandissant malaise que nous avons éprouvé de ne pas parvenir à toujours raison garder. Nous vivions, nous expliquait-on partout, une catastrophe mondiale. On racontait que le mal se propageait comme une peste. La radio faisait le compte des morts au quotidien. Difficile de ne pas céder à cette contagion de l’angoisse. Sans parler des règlements, des interdits grotesques, qui ont ponctué ce long huis-clos sanitaire. Non, ne rien retenir. Sauf le printemps. Je ne l’avais jamais vu en entier à Carolles. Et c’est une grâce que l’avoir traversé avec Amélie. Des prunelliers en fleurs aux premiers coquelicots. Des mimosas, des camélias, des narcisses, des jacinthes, aux pivoines, aux cascades de roses, aux hortensias. Le jardin a été magnifique, généreux. Le soleil doux. Je n’ai pas travaillé ou si peu. Juste jeté les bases de mon prochain livre, sur Chassignolles, ce village du Berry, où ma mère est née par hasard en mars 1918. Mon grand-père Joseph au front, ma grand-mère Angèle s’y était trouvée réfugiée, déjà flanquée de trois enfants, fuyant le nord de la France, Roubaix, les combats, les ruines, l’occupation allemande. Elle avait vingt-trois ans.

(…)

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jeudi 4 juin 2020

Dimanche 15 mars 2020. 22h20.

Nous sommes allés voter. Le maire ne se représente pas. Tant mieux. Nous avions été pourtant enthousiastes à son élection. Il succédait à quelqu’un qui, en deux mandats successifs, avait tellement abîmé le village... Alors, chacun espérait que tout allait être « réparé ». Amélie avait fait campagne et avait été élue dans l’équipe municipale. Et c’est vrai qu’il semblait que, d’un rien à l’autre, tout s’arrangeait. Le projet coûteux et inutile d’un camping pharaonique à trois, quatre, ou cinq étoiles avait été mis aux oubliettes. Il y avait à nouveau un marché le jeudi. Laurent Beltoise reprenait l’auberge et allait proposer autre chose que de la tambouille. Nous commencions les Rencontres littéraires. Nous ne savions pas que nous dévorions notre pain blanc. Il y a eu ce noir dessein, stoppé non sans mal, d’installer un parking à la Croix Paquerey, empiétant sur les champs qui descendent doucement vers la mer. Il y a eu la rénovation de la rue principale, qui la fait maintenant ressembler, entre le bitume bicolore, les plates-bandes sinistres et le mobilier urbain ridicule, à n’importe quelle rue de banlieue. Il a fallu (bien sûr) construire des lotissements. J’en passe. Quelle déception, et quelle rage aussi. En guise d’héritage supplémentaire, le maire lègue à la prochaine équipe la construction en cours d’une salle des fêtes (l’autre était, paraît-il, vétuste), qui aura l’air, vu les croquis d’architecte, d’un gigantesque hangar de la Luftwaffe. Que c’est triste. Nous avons déposé La Harpe chez Séverine et pris le train pour Paris. J’avais deux émissions de radio prévues et un rendez-vous chez le médecin. Mais, coup de théâtre, nous sommes descendus à Argentan et repartis dans l’autre sens. Retour à la maison. C’est que pendant le trajet nous avions reçu des messages d’amis journalistes qui nous annonçaient que le gouvernement allait incessamment mettre en place un confinement général. Toujours cette foutue épidémie. Chacun allait devoir rester chez soi, comme en Chine, d’où tout cela avait commencé. Mieux valait être à Carolles que dans le deux-pièces de la rue Danville. J’ai rouvert les volets. Nous avons débouché une bouteille de pouilly. On se regardait un peu bêtes. Je crois que nous avons bien fait…

Jeudi 12 mars 2020. 23h10.

J’ai fait l’aller-retour à Paris pour un rendez-vous avec l’ophtalmo qui m’a opéré le mois dernier. Drôle d’ambiance là-bas. On ne parle que l’épidémie. Chacun se méfie. Au cabinet médical, les médecins, les secrétaires, arboraient tous, couvrant le nez et la bouche, une espèce de masque en papier blanc, genre filtre à café. Ordonnance, nouvelles lunettes. Rendez-vous en septembre, m’a-t-il dit. Si nous ne sommes pas tous morts ! J’ai pensé à la réplique de Valère dans Le médecin malgré lui : Je vous ai bien dit que c’était un médecin goguenard.

Mardi 10 mars 2020. 18h10.

Rendez-vous à Avranches avec Mme Guesdon qui « coordonne » ma demande de retraite. Ce que j’ai compris après l’entretien c’est que ce ne sera pas demain que le problème de mes quinze années manquantes sera réglé. Je veux bien être patient, mais comment vais-je faire avec l’argent ? La soirée poésie où je devais intervenir à Saint-Pair avec Mona Ozouf samedi est annulée. La faute à cette épidémie de grippe chinoise qui commence à secouer pas mal les gens. Longue conversation au téléphone avec Josette Pratte, la veuve de Bernard Clavel. Claudine lui a offert mon livre qu’elle a lu d’une traite. Un texte magnifique, me dit-elle. – Merci, merci… Je balbutie. Je ne sais pas bien quoi répondre. Je suis troublé. Je me souviens bien de Bernard, de sa gentillesse à mon égard, de sa si triste fin : près de sept années d’enfermement en lui-même après son attaque cérébrale de 2003. J’ai promis à Josette de passer la voir. Bientôt.

Lundi 9 mars 2020. 22h15.

J’ai reçu un message de Michel. Nous étions ensemble à l’école de service social de la rue de Chaligny à la fin des années 1970. Seuls garçons dans une promotion d’une trentaine de filles. Ah si, il y en avait un autre, Pierre. J’ai oublié son nom de famille. Il est mort pendant nos études. Une tumeur au cerveau, enfin une cochonnerie comme ça. J’aimais bien Michel. En dehors de notre solidarité de genre, comme on dirait aujourd’hui, nous avions en commun des origines normandes et partagions le goût de la bonne chère. Et puis, nous étions tous deux, je crois, assez contemplatifs. Rêveurs si l’on veut. Nous nous sommes fréquentés pendant quelques années à Paris. Il habitait, avec Anne son épouse et leur fils Julien, qui doit avoir le même âge que Marie, un appartement HLM dans le XXe près du boulevard périphérique où il attendait de fuir en province. Ce qu’il a finalement fait. Nous nous étions perdus de vue depuis longtemps quand je les avais croisés par hasard un été à Granville (les parents d’Anne habitaient Donville). J’avais su alors qu’ils s’étaient installés dans le Sud-Ouest. Avions-nous échangé nos adresses ? Je ne sais plus. Nous ne nous sommes en tout cas pas donné de nouvelles jusqu’à ce message. Michel a lu mon livre. En mai, Anne et lui prennent le ferry à Cherbourg pour un voyage de deux mois en Ecosse. S’il passait par Carolles ? Je vais lui répondre que la maison leur est grand ouverte.

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