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dimanche 8 septembre 2024

Samedi 7 septembre 2024. 23h50.

M. Hervieux est venu nous livrer le bois. Deux cordes pour nous, une corde pour Marie-France, notre voisine d’en face. C’est long à ranger. Trois bonnes heures. Mais je crois que nous sommes parés pour la mauvaise saison. Nous étions si fatigués que nous avons fait la sieste. Dîner chez Brigitte et Yann. Ils nous invitaient pour l’anniversaire de leur amie Muriel que nous avions rencontrée à leur mariage, il y deux ans. Nous sommes arrivés sous des trombes d’eau.

Vendredi 6 septembre 2024. 18h00.

J’attendais aujourd’hui deux rhododendrons pontiques que j’avais commandés chez Roué, en Bretagne. En milieu d’après-midi, je recevais un message du transporteur qui me disait que son chauffeur n’avait pas pu effectuer la livraison au motif que l’accès jusqu’à la maison était trop étroit pour son camion et que je n’avais pas répondu au téléphone. Bien évidemment personne ne m’avait appelé, quant à la largeur du camion, il fallait vraiment qu’il soit gigantesque pour ne pas pouvoir s’engager dans le chemin. Tout est reporté à lundi matin, mais je crains que ce délai supplémentaire soit préjudiciable aux plantes. Je suis furieux.

Jeudi 5 septembre 2024. 23h40.

Amélie est arrivée par le train de 20h30 et quelques. Nous serons restés séparés onze jours. La belle affaire. Mais quand même. Il y avait longtemps que cela ne nous était pas arrivé. Le week-end dernier, elle était à Namur pour « L’intime festival ». Je pensais que les jours passeraient vite. A début oui, mais au tournant de la semaine, lundi soir, mardi, le manque a commencé à vraiment se faire sentir. Le temps s’allongeait, il devenait interminable. Dans l’après-midi, elle m’a envoyé le communiqué officiel du rachat des éditions Christian Bourgois par Gallimard. Les rumeurs couraient depuis un petit moment. Amélie ne montre pas d’inquiétude. N’empêche que les cartes vont être quand même un peu redistribuées. A suivre donc. Pour le dîner, j’avais préparé un tartare de bar. Et nous avons ouvert un côtes-du-rhône blanc.

mercredi 4 septembre 2024

Mercredi 4 septembre 2024. 18h15.

Dans sa dernière lettre, Cécile me parlait de Maeterlinck. Ça m’a fait plaisir. J’ai lu très tôt, avant les Souvenirs entomologiques de Fabre, sa Vie de la nature (les abeilles, les fourmis, les termites…). Elle citait aussi L’araignée de verre où il parle de l’argironète, une araignée qui vit sous l’eau protégée par une bulle, comme une sorte de cloche de plongée. Je me souvenais juste qu’il évoquait dans ce livre le jardin de son grand-père. Je suis allé souffler un peu la poussière dans mes rayonnages. L’araignée de verre précède deux autres textes que je n’avais pas lus : « Sicelides Musae », sur la Sicile et « Le royaume des morts » sur l'ancienne Égypte. J’ai posé le volume sur mon chevet. Retrouvé aussi la seule plaquette de poèmes de Maeterlinck, Serres chaudes, publiée quand il avait un peu plus de vingt-cinq ans. Je l’avais achetée chez Eppe au début des années 1980. Les paons nonchalants, les paons blancs ont fui/ Les paons blancs ont fui l’ennui du réveil ;/ Je vois les paons blancs, les paons d’aujourd’hui,/ Les paons en allés pendant mon sommeil,/ Les paons nonchalants, les paons d’aujourd’hui./ Atteindre indolents l’étang sans soleil,/ J’entends les paons blancs, les paons de l’ennui,/ Attendre indolents les temps sans soleil.

mardi 3 septembre 2024

Mardi 3 septembre 2023. 22h45.

Un peu moins de courrier en retard. J’ai passé la matinée à le rattraper comme j’ai pu. Répondu au message de Laurence surtout. Elle organise une fête l’été prochain à Nice pour la guérison de son fils. Cela fera cinq ans qu’Adam a reçu sa greffe de moelle osseuse. Passer du mot « rémission » à celui de « guérison », écrit-elle, c'est un peu comme quitter une planète pour une autre. Laurence a vécu un long cauchemar. A quatre ans, ce petit bonhomme a été admis à l’hôpital Robert-Debré le 20 mars 2020 après qu’on lui avait diagnostiqué une leucémie aiguë. Il a commencé une chimio quatre jours plus tard. Début avril, il entrait en aplasie, c’est à dire que la chimio bloquait temporairement l’activité de sa moelle osseuse et la production de ses cellules sanguines. Sans défenses donc. Il a contracté de nombreuses infections, avec des poussées de température à plus de 40°. Nous étions en mai. Antibiotiques, corticoïdes, morphine. Ça a été de longs mois d’incertitude et de souffrances. Sa moelle ne « repartait » pas. Il fallait une greffe. Sa grande sœur Gaïa, 20 ans, a fait le don de moelle le 8 juillet La greffe a eu lieu le 17. Et elle a pris. Adam est sorti de l’hôpital à la fin du mois d’août. Le printemps 2020, c’était le moment de ce confinement absurde, rigide, où l’on devait justifier le moindre déplacement. Laurence, tous les jours, était au chevet de son fils. Et tous les jours nous nous sommes écrits (par WhatsApp, comment faire autrement ?). Elle me donnait des nouvelles, je lui gribouillais des petits mots, des poèmes, je lui envoyais des photos du jardin, de la falaise, des ciels changeants. Je viens de regarder sur mon téléphone : ces conversations ont disparu. Il n'en reste rien. Comme si un khamsin avait soufflé et recouvert tout d’une mince couche de sable. Saleté de technologie. Laurence a fait un livre de son étrange et douloureuse traversée. Il s’appelle D’une aube à l’autre et est paru chez Stock en janvier 2022. Bien sûr que nous serons à Nice en juillet. D’autant plus que je n’ai jamais rencontré Adam. Il aura alors dix ans. J’ai fait place nette au bûcher, sous la pluie, pour la livraison de samedi. Profité d’une éclaircie pour aller voir la mer depuis la falaise. La chienne bondissait dans les prés mouillés, mauves et blancs de centaurées et de carottes sauvages.

lundi 2 septembre 2024

Lundi 2 septembre 2024. 22h30.

Commencé du courrier que je n’ai pas terminé. Journée de pluie, de rangements et de ménage. Pris rendez-vous avec Pascal Hervieux. Il viendra nous livrer deux cordes de bois samedi.

dimanche 1 septembre 2024

Dimanche 1er septembre 2024. 20h30.

La maison est à nouveau envahie par les anthrènes de musée (anthrenus museorum). La dernière fois remonte à plus de dix ans. Les larves de ces minuscules coléoptères dévorent les taxidermies et les collections d’insectes. Je croyais m’en être débarrassé. Ils ont dû débarquer cachés dans mes dernières acquisitions : la harle bièvre (mergus merganser) ou l’eider à duvet (somateria mollissima), les deux venant de la vente Yvan Delqué. Il va falloir tout sortir et traiter à l’insecticide. Le temps ne s’y prête pas. Il bruine ce soir et il va pleuvoir la semaine qui vient.

Dimanche 1er septembre 2024. 16h10.

J’ai envoyé mon papier sur le Carole Martinez à Jean. J’ai mis beaucoup plus de temps à l’écrire que je ne le pensais. Le roman est labyrinthique et la chronique a vite fait de se perdre si elle cherche à en suivre les tracés. J’ai pensé aux Carceri d’inventione (1760) de Piranèse tant, dans la narration, tout se croise, se recroise, disparaît à la vue, Des passerelles, des échelles, des ponts, des cordes, des poulies. Je suis resté à l’orée du texte. Dans Dors ton sommeil de brute, les rêves des enfants du monde font advenir d’apocalyptiques désastres. Où est la réalité ? Je me suis juste contenté d'essayer de donner l’envie d’y aller voir.

samedi 31 août 2024

Samedi 31 août 2024. 21h30.

Petite carte à Apolline envoyée à Mexico. J’ai pris la résolution de lui adresser un mot par semaine. La régularité palliera le long délai d’acheminement. Il ne me reste plus beaucoup de temps avant que mes courriers ne la laissent indifférente. C'est qu'elle grandit. Elle va avoir treize ans en novembre. Déjà.

vendredi 30 août 2024

Vendredi 30 août 2024. 19h30.

Au Pilon, avant de partir, j’avais arraché deux surgeons des vieux arbres qui ombrageaient l’arrière de la maison. Un tilleul et un érable sycomore. Tous les deux largement centenaires. Nous les avons trimballés pendant bien huit jours, enfermés dans des bouteilles remplies d’eau. Je les ai mis en pot, sans grand espoir, à notre arrivée à Carolles. Pourtant de minuscules bourgeons ont fini par apparaître la semaine dernière et ce matin de petites feuilles se sont ouvertes. Je me suis senti très heureux. Je vais veiller sur eux, cet automne, cet hiver. Au printemps je les installerai dans de plus grands contenants. Ce sera encore un peu de l’enfance d’Amélie, du souvenir de ses grands-parents (de sa grand-mère Maya surtout) qui grandira au jardin. Nous avons toute une pépinière sentimentale. Il n’est guère de plantation chez nous qui ne soit intimement liée à un lieu, un moment, au souvenir de quelqu’un. Il faut que je dresse la liste.

jeudi 29 août 2024

Jeudi 29 août 2024. 20h00.

J’ai pris pas mal de notes sur Dors ton sommeil de brute, le dernier roman de Carole Martinez. Finalement Jean me commande un papier pour le prochain numéro du Monde des Livres. C’est une fable curieuse, inquiétante, sur les pouvoirs étranges et terribles de l’enfance. Sur « le rêve et la vie ». Comment ne pas penser à Nerval et à son Aurélia ? Je l’écrirai demain. Je suis parti balader la chienne en fin d’après-midi. Les prés sur la falaise étaient blancs d’ombellifères. Premières mûres dans les ronciers. J’avais heureusement emporté un sac. Ramassé un bon kilo. Je les ai mises à macérer dans le sucre et le citron. Tout à l’heure, je ferai des confitures.

mercredi 28 août 2024

Mercredi 28 août 2024. 18h50.

Virginie m’avait écrit un petit mot après la mort de mon oncle. Je viens juste de lui répondre. J’ai adressé la lettre à Mexico. Elle est encore en France pendant une semaine ou deux, mais je ne veux pas me tromper entre les dates et les adresses. Le courrier pour le Mexique met un mois pour arriver. Cela permet d’éprouver un peu le temps et la distance. Virginie a bien saisi à quel point cette disparition m’a ébranlé. Mon oncle Georges a été une figure essentielle de mon enfance. Quelqu’un que j’admirais profondément. J’étais attentif à ce qu’il disait, à ses silences. Il m’a appris la confiance et la patience. Quand j’avais huit ou neuf ans, je voulais devenir prêtre, comme lui. Je lui dois cette flamme de Foi, vacillante, fragile, mais qui ne s’est jamais éteinte. Et je lui dois aussi mon amour de la littérature, celui du XVIIIe siècle français (il connaissait intimement l’œuvre de Rousseau), de la botanique, des sciences naturelles. Il est de ceux qui ont éveillé mon âme. Je suis allé à Lille pour ses funérailles le 5 août. J’étais le seul de la famille. Mais qui reste-t-il aujourd’hui ? Ma cousine Josette, fatiguée. D’autres cousins, perdus de vue depuis longtemps et les générations d’après, dispersées, indifférentes, inconnues. La messe, dans la petite chapelle de la Maison Saint-Jean, sa résidence pour prêtres âgés, était présidée par Mgr Gérard Coliche, l’ancien évêque auxiliaire, et concélébrée par trois prêtres. Dans l’assistance, des pensionnaires et des membres du personnel de l’établissement, quelques anciens paroissiens, des sœurs du monastère de la Plaine où il avait été chapelain. Face à l’autel, le cercueil en bois clair. J’ai lu un passage du Livre de Michée. Avec quoi me présenterai-je devant le Seigneur ? Il avait émis le désir d’être incinéré. Ses cendres ont été répandues le lendemain au crématorium d’Herlies sur le carré de pelouse que l’on appelle « jardin du souvenir ». A l’issue de la cérémonie, un des célébrants m’a remis son calice. Celui de chaque consécration, de chaque élévation, pendant soixante-cinq ans de sacerdoce. On m’a permis d’aller dans sa chambre récupérer quelques souvenirs. Il n’y n’avait pas gardé grand-chose. Je suis reparti avec un crucifix, une statuette de Don Quichotte, un presse-papier, un ouvre-lettres, un chapelet cassé qui était, je crois, à ma grand-mère... J’ai ramassé aussi des notes manuscrites à l’écriture un peu tremblée (il recopiait essentiellement des passages de livres), de la correspondance éparse, dont mes propres lettres. J’ai été brûler ces pauvres papiers tout à l’heure dans le fond du jardin.

Mercredi 28 août 2024. 10h30.

Marie a eu quarante ans. C’était il y a une minute, ce matin. Elle est venue passer la fin de semaine dernière à Carolles. Elle revenait de son second voyage en Angleterre et en Irlande « à la découverte du royaume de Logres ». Un grand périple arthurien qu’elle a commencé l’été 2023 depuis la Bretagne. Un mois à chaque fois. Cette année, elle rentrait par Jersey. Je suis allé la chercher à l’arrivée du bateau à Carteret. Elle est repartie avec Amélie dimanche soir. Je réalise qu’on se voit bien peu. Quelques jours ici une ou deux fois par an. Un déjeuner ou un dîner à Paris de temps en temps. Elle est bien secrète et je ne suis pas très bavard.

mardi 27 août 2024

Mardi 27 août 2024. 15h00.

Je devrais être train d’écrire un papier sur le récit de Clémentine Mélois, sur le roman de Xavier Patier aussi. J’aurais dû appeler Jean au Monde. Il m’avait demandé en juillet un portrait de Carole Martinez. Mais comme j’en avais déjà rédigé un en 2015, je lui avais proposé un « Mots de passe », cet exercice qui consiste à évoquer une œuvre avec des mots-clés. Il ne m’a pas répondu. Je ne l’ai pas relancé non plus. La liste de ce que je dois faire et que je ne fais pas s’allonge désespérément chaque jour. C’est pire qu’hier et mieux que demain pour paraphraser L’éternelle chanson de Rosemonde Gérard. Mon malheureux livre est enfoui lui aussi dans cet engourdissement. Pas une seule ligne qui vaille la peine. Je m’étais pourtant mis en jachère pour y travailler. Je n’ai rien rendu au Monde pendant presque six mois, de la rentrée de septembre à celle de janvier. Ça n’a été que du temps perdu. Perdre mon temps est ma meilleure matière. Fugit irreparabile tempus. D’une certaine manière, cela ne parvient même plus à m’angoisser. Je repense (encore) à Jerome K. Jerome : Accumuler le travail est devenu chez moi presque une passion ; mon bureau en est rempli, à tel point qu'il n'y a plus de place pour en mettre davantage. Il me faudra bientôt faire bâtir une annexe. Et je prends soin de mon travail, aussi. Une partie de celui que j'ai à présent chez moi est en ma possession depuis des années, et il n'y a pas dessus la moindre trace de doigt. Je suis très fier de mon travail ; je descends de temps à autre pour l'épousseter. Personne ne tient son travail en meilleur état de conservation que moi. Au printemps j’avais découvert qu’un certain Albert-Michel Rouleaux s’était attelé à une traduction de My life and times, les souvenirs de J.K.J. parus en 1926, un an avant sa mort. Nous avons eu un peu de mal à entrer en contact, mais il m’a très gentiment adressé le texte qu’il avait auto-édité. On peut regretter que personne ne l’ait publié. C’est un travail attentif, fin, et surtout d’une grande fidélité, d’une vraie proximité. Je lui ai adressé un petit rameau du cyprès qui ombrage la tombe de l'écrivain au cimetière d’Ewelme. J’en avais cueilli deux trois en 2014, l’été où nous étions allés chercher Camille à sa pension anglaise de Malvern. Nous nous sommes échangé deux lettres et je dois dire que je suis particulièrement heureux de partager avec quelqu’un ce compagnonnage littéraire et sensible. A moi d’entretenir la correspondance. Sinon, l’été a filé. Vite. Emmanuel, après avoir longtemps hésité, s’est finalement décidé à réunir parents et amis pour célébrer les quatre-vingts ans qu’il aura en octobre. Pour l’occasion, Marcus avait réservé le Pilon, la grande maison familiale de vacances fin XIXe installée sur les hauteurs de Grasse, où chacun, des parents d’Amélie, à ses oncles et tantes, à ses cousins, conserve une foule de souvenirs. La bâtisse avait échu en héritage à un oncle d’Amélie. Depuis sa mort, elle est la propriété d’une de ses filles qui la loue, vacances, noces et banquets, se réservant juste une dépendance pour elle. Tout est inhabité. Débarrassé. Pourtant, il était troublant de voir que les uns, les autres, emportés par leur mémoire, retrouvaient au détour d’un couloir, d’une volée de marches, à l’ouverture d’une porte, à celle d’une fenêtre, en regardant les arbres, des bribes d’intime, des tressaillements du passé. Et la grande maison vide bruissait doucement de ces ressouvenances. Amélie était particulièrement émue sans vouloir trop en laisser paraître. Le témoin passe aussi, j’ai vu mes nièces avides du moindre détail, de la plus petite anecdote, et replier en elles toutes ces images et ces évocations. La soirée de fête a été belle. Chaleureuse, émouvante. Nous étions bien une centaine. Je m’étonne que cela ne m’effraie plus. Mes « débuts » dans la famille d’Amélie se sont passés justement au Pilon. C’était le mariage de sa cousine Pauline. Mon Dieu qu’ils étaient nombreux. Je ne connaissais personne. J’étais épouvanté. Nous étions sur la fin du séjour lorsque j’ai appris la mort de mon oncle Georges dans sa maison de retraite pour prêtres à Lille. Quatre-vingt-treize ans. Nous étions allés le voir, Amélie et moi, il y deux ans, de retour d’Houplines où vivait ma grand-mère Mamoÿ avant la guerre de 14-18. C’était pour mon livre… Nous sommes remontés par Uzès pour rendre visite à mon oncle survivant, René, mon parrain. Il est le dernier des enfants d’Angèle et de Joseph. Le dernier des quinze. Quatre-vingt-quinze ans en décembre.

(…)

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mercredi 13 décembre 2023

Jeudi 7 décembre 2023. 20h30.

En somme, vous faites le mort, m’avait dit un jour Mme Lefrère.

mardi 12 décembre 2023

Mercredi 6 décembre 2023. 18h40.

Avec des poèmes élagués comme des béquilles, traverser d’un bout à l’autre le terrain vague encombré d’horloges fortifiées, de cloison mentales, d’esquilles d’âge, de regards croulants, pour déboucher hors de soi, tel un somnambule vigilant, en plein cœur de lacunes. Lacunes, c’est le titre du recueil que Paul Valet publie au Mercure en 1960 et qui commence ainsi. J’ai remis la main dessus tout à l’heure. Il n’y a pas de hasard. Lacunes. Je ne fais plus rien. Je ne tiens pas mon journal, je n’écris pas mon livre, j’ai laissé tout mon courrier à l’abandon : je ne réponds plus. Lacuna, le trou. Je suis tombé dedans. Je suis au fond du puits de mélasse dont parle le Loir dans Alice avant que le Chapelier et le Lièvre de Mars n’essayent de le noyer dans la théière.

(…)

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mercredi 22 novembre 2023

Jeudi 12 octobre 2023. 6h30.

Je me suis souvenu aussi des missiles irakiens, les scuds, tirés sur Tel Aviv et Haïfa début 1991 pendant la guerre du Golfe. On craignait qu’ils soient chargés d’ogives chimiques. La première victime, je crois, avait été une petite fille qui avait étouffé sous le masque à gaz que ses parents paniqués par l’attaque lui avaient mis pour la protéger. Cette histoire tragique, effrayante, absurde, m’avait fait penser à ce que David Rousset rapporte dans Les jours de notre mort. A Birkenau, les déportés de l’équipe du Sonderkommando chargés de retirer les cadavres de la chambre à gaz avaient découvert une fillette vivante dans la masse des corps enchevêtrés. Elle avait été coincée entre ses deux parents. Leur "creux" avait formé une poche d’air étanche. Le kapo bien sûr avait averti les S.S.. L’un d’eux l'avait tuée d’une balle de revolver.

Mercredi 11 octobre 2023. 22h00.

Pas de mots. Aucun ne vient. Mais ce n’est pas de mon interminable désert d’écriture dont il s’agit. Non. Aucun mot n’est assez juste, aucun mot n’est assez fort pour dire l’horreur qui s’est abattue sur Israël, sur les Juifs, samedi dernier. Près de la bande de Gaza, des hordes de Palestiniens du Hamas ont attaqué les kibboutz, déferlé sur un festival de musique. Ils ont massacré hommes, femmes, enfants, vieillards avec une sauvagerie inouïe. Ils ont atrocement violé des adolescentes, égorgé des bébés, brûlé vifs les gens pris au piège de leurs maisons, supplicié, torturé. Ils se sont pavanés avec les cadavres de leurs victimes, filmant leurs exactions avec jubilation, riant de leur kermesse sanglante. Plus d’un millier de morts. Ils sont partis avec près de deux cents otages dont une trentaine d’enfants. Des petits. La moitié a moins de dix ans. Le plus jeune n'a que dix mois. Certains ont vu leurs parents assassinés devant eux. J’ai repensé à ce petit garçon de quatre ans dont parle Odette Daltroff, cette jeune assistante sociale internée au camp de Drancy. Tout seul, si atrocement seul, il répétait, au moment de monter dans l’autobus qui l’emmenait avec d’autres pauvres mioches perdus vers la gare du Bourget d’où allait partir leur convoi pour Auschwitz Maman, je vais avoir peur, Maman, je vais avoir peur.

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